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Rachid Oulebsir.Des dizaines d’événements apparentés à la culture sont célébrés annuellement en Kabylie ! De la simple cérémonie sauvegardant un rite villageois relevant d’une croyance ancienne au gros festival à portée universelle, l’inflation de manifestations culturelles et artistiques dans la région kabyle qui confine à la folklorisation délibérée, interpelle à plus d’un titre notamment sur les objectifs, les retombées, et la capitalisation des produits de ces actes culturels en tous genres.


Où en sommes-nous actuellement ? Quelles sont les constantes ? Quelles sont les variables ? Quelles sont les inconnues ?

L’offre culturelle est visible et mesurable dans deux secteurs de création, d’expression et de consommation du produit culturel dans la région kabyle. Le premier secteur, le plus large, est représenté par les institutions étatiques de la culture relevant d’un ministère dont les activités sont régies selon un calendrier national de manifestations culturelles sous diverses formes, festivals, semaines culturelles, foires, forums, colloques … établi pour les 48 wilayas. Dans chaque wilaya, ce secteur d’Etat de la culture est géré par la direction de la culture de la wilaya et ses nombreux démembrements, Théâtres, musées, maisons de la culture, associations culturelles satellites, clubs fermés, espaces officiels pour cafés littéraires et rencontres savantes …

Le second secteur de culture populaire coupé de l’administration, plus autonome dans la création, vivote de volontés parcellaires autour de la célébration et le renouveau d’activités rurales vernaculaires, tirées par quelques personnes-vecteurs, créatrices de culture avec les moyens limités d’associations villageoises éphémères.

Le premier secteur avec sa production marchande quantitative médiocre encadrée par l’idéologie nationaliste sectaire absorbe d’énormes sommes d’argent, des énergies incommensurables sans résultats tangibles. Ses objectifs assignés sont l’arabisation de l’environnement, des espaces et de l’expression et l’islamisation des attitudes, des comportements, avec comme constante la négation et l’enterrement de tout patrimoine antérieur à l’islam, et la récupération et la folklorisation de toute création en dehors des canons, des totems et des tabous de la religion d’Etat.

Le second porte des dynamiques populaires brouillonnes mais productives et prometteuses liées à la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel dans toutes ses dimensions dans l’authenticité du terroir et l’universalité des valeurs et des repères de civilisation. Ses créations sont malheureusement éphémères non accumulées, non capitalisées, non médiatisées donc sans lendemain, leur prise en charge nécessitant les moyens matériels monopolisés par le premier secteur.

Les oripeaux culturels de l’Etat jacobin

Toute la problématique de la culture réside dans ce dilemme : comment accaparer les moyens du secteur d’Etat et faire de la culture moderne authentiquement populaire ? Y a-t-il une voie médiane, un juste milieu, où les acteurs autonomes, véritables locomotives culturelles, peuvent créer sans censure avec les moyens de l’Etat ? Le choix est cornélien ! Pour le moment la nature jacobine de l’Etat et son idéologie arabo-islamique ne permettent aucune illusion dans l’investissement entriste du secteur national, sinon celle de jouer le rôle d’enjoliveur démocratique de la dictature islamo-militaire. La démarche entriste a montré avec le temps ses limites. Elle a atteint ses seuils de contre-productivité. Malgré la mobilisation de moyens matériels et financiers impressionnant et l’organisation tapageuse de festivals aux allures modernistes et une publicité impressionnante, les lignes rouges idéologiques n’ont jamais été bousculées. Participer à redorer le blason culturel terni du régime jacobin fut une perte de temps et une disqualification que d’aucuns ont amèrement expérimentée.

Tous les acteurs associatifs, les créateurs de culture, qui se sont abrités sous les oripeaux idéologiques de l’Etat jacobin, bien avant l’émergence de l’islamisme politique, depuis le fameux soutien critique des communistes au colonel Boumediene, jusqu’à l’entrisme des démocrates participationnistes durant ces deux dernières décennies, au motif d’arracher les moyens financiers et matériels pour faire vivre la culture, ont été absorbés par la logique rentière et anéantis par l’attente, l’usure, sans produits remarquables, tangibles, laissant des traces dans la culture nationale .

Par contre, ceux qui ont osé rompre les amarres du bateau idéologique de l’Etat rentier ont émergé et ont été gratifiés de leur audace par une aura populaire indestructible et une consécration internationale méritée ! A l’exemple des cinéastes, des chanteurs, aucun artiste ayant une visibilité internationale de nos jours n’a émergé du secteur d’Etat ! Que ce soit Nadia Zouaoui et Djamila Sahraoui dans le cinéma, Boualem Sansal dans la littérature, Feu Matoub Lounès, Idir, Souad Massi dans la chanson ou autre Fellag dans le one man show, tous les artistes et les vedettes algériennes qui marquent de nos jours la scène artistique mondiale se sont formés seuls ayant forgé leur stature en dehors du secteur public de la culture. De nos jours c’est l’Etat algerien en manque d’image culturelle et de crédit artistique qui organise en aval la récupération des artistes et de leur produit ! Ceux qui se vendent en général finissent dans la poubelle de l’histoire même avec beaucoup d’argent à mauvaise odeur. La population malgré le déclin des valeurs, garde encore ses repères et ses grilles propres d’évaluation, elle reconnait toujours les siens.

Les concessions faites à la censure, à la répression de la liberté de création, d’expression et à la liberté de conscience, au nom de la disponibilité des moyens matériels et de la prise en charge confortable de l’Etat, font des acteurs qui ont accepté de travailler avec le pouvoir central, accompagner sa dictature et alimenter son hégémonie idéologique, des alliés objectifs de la médiocrité, du folklore et de la clochardisation du patrimoine et du substrat culturel des ancêtres .

Que reste-t-il comme chemin salvateur, comme itinéraire à prendre pour s’affranchir de l’emprise du jacobinisme culturel d’Etat ?

Comment échapper à l’appât du gain et contrecarrer la mainmise de l’Etat jacobin et son idéologie arabo islamiste sur la création et la consommation culturelle ? La place du volontariat et de l’entraide populaire est encore grande, les acteurs à citoyenneté autonome l’investissent de plus en plus fréquemment.

Même si elle est étroite, la voie existe de nos jours pour garder son autonomie culturelle et faire avancer la liberté d’expression sur le terrain des luttes quotidiennes ! Les acquis des luttes populaires politico-culturelles depuis l’indépendance ont donné des fruits partiellement récupérés par le pouvoir aux aguets, mais en partie capitalisés ces dernières décennies par la société dans des avancées irréversibles sur le terrain des libertés publiques.

De nombreux événements organisés par des volontés populaires indépendantes de l’initiative du pouvoir, furent des réussites ! Nous pouvons citer : le festival Raconte-Arts (Tizi-Ouzou ) qui se tient annuellement dans des villages de montagne, La fête de l’agriculteur de la Soummam à Tazmalt( Bejaia), la fête annuelle de l’accueil du printemps de Djebla à Beni Ksila (Bejaia) ou encore à Ighil-Ali, les rencontres poétiques d’Adrar N Fad à At Smail (Bejaia), les journées culturelles d’Ighil Nasser (Akbou), Le recueillement d’Azro N'thor, la semaine culturelle d’Aokas, le tout dernier festival : "Lumières sur l’Akfadou" (Bejaia) qui s’est tenu en 2014 auréolé de la symbolique historique du lieu, et rehaussé par le parrainage de l’artiste Idir et d’autres artistes femmes et hommes de culture.

La fête populaire, espace de lutte contre la déculturation

Partant de la projection de l’organisation avec un groupe d’amis d’un festival dont l’objectif est de faire la lumière sur les survivances culturelles d’At Abbas, une population montagnarde du sud-ouest de la wilaya de Bejaia dont le chef-lieu est le symbolique village d’Ighil Ali, autrefois cité culturelle et artisanale florissante, je me suis retrouvé avec une problématique autrement plus porteuse : celle de la fête comme espace de lutte contre la déculturation (décomposition culturelle) accélérée de la société paysanne accompagnée l’émergence d’une culture factice aux allures modernistes liée aux nouvelles catégories sociales crées par l’Etat central et grandissant avec l’élargissement de l’économie rentière.

Ce mouvement de décomposition socioculturelle accélérée et de lente recomposition s’habille d’expressions culturelles relevant de l’archaïsme le plus têtu jusqu’à la fausse modernité ostentatoire sans contenu et sans sens. La résistance à cette dépravation s’organise lentement avec des tentatives de sauvegarde d’un fond culturel ancien lié aux classes sociales traditionnelles. Nombreux sont les événements culturels populaires où la réunion et l’articulation de certains éléments de base concourt à la concrétisation d’avancées démocratiques et au renforcement de la liberté de création et de l’émergence de la pensée plurielle sur le terrain culturel. La liberté d’expression s’acquiert douloureusement mais sûrement.

Comment faire en sorte que ces réussites se démultiplient et fassent tache d’huile dans la région ! Quels en sont les secrets ?

Voilà en résumé, attestées par la pratique de terrain, les conditions à réunir pour réussir au moins une fois un festival populaire qui échappe à la main mise du pouvoir et de ses institutions représentant l’Etat:

  • L’existence d’une personne – locomotive, un leader coordinateur ou d’un groupe de guidance de l’événement qui conduira la manifestation dans son architecture et sa concrétisation.
  • Mobilisation de la population autour de l’événement qui devra avoir entre autres objectifs la mise en valeur de la fierté villageoise.
  • La disponibilité du pouvoir local élu APC, qui prendra en charge la logistique (restauration, hébergement, transport …)
  • Disponibilité du mouvement associatif local autour d’une association-mère ou d’un comité de village qui organise le festival et articule les principaux moments de l’événement
  • Mobilisation de mécènes et de financiers pour garantir un sponsoring correct à hauteur des ambitions de l’événement
  • Accompagnement de la manifestation par un artiste-vedette, un parrain symbole en symbiose avec la nature de l’événement.
  • Médiatisation des préparatifs de l’événement, de son déroulement et de la capitalisation de ses effets sur le terme.
  • Capitalisation des produits de l’événement par leur fixation sur des supports modernes à même de garantir leur diffusion de par le monde.

Le pouvoir et ses clans à idéologie arabo-islamique ne pouvant contrecarrer par la répression cette tendance lourde qui monte comme une lame du fond de la société, l’accompagne vicieusement par des actions de noyautage et de dilution en organisant des festivals de diversion où les esprits médiocres trouvent voie au chapitre et accès à la finance publique. Nous remarquons depuis trois ans la floraison d’associations nationales à objet culturel, touristique, patrimonial, créées par des personnes n’ayant que des liens commerciaux avec la culture, chargées de paralyser l’initiative populaire, d’éponger les subventions au profit d’une mafia administrative détentrice des signatures libératrices des fonds, et squatter les moyens logistiques, occuper les espaces et accélérer ainsi la folklorisation et la marchandisation de la création artistique et culturelle. Les exemples de récentes associations de ce type créées en 24 heures dans un pays où le délai moyen de naissance d’une association est d’au moins deux ans de tractations, sont nombreux particulièrement en Kabylie.

Acteurs culturels entre résilience et résignation

La question de départ était : Où en sommes-nous actuellement ? Quelles sont les constantes ? Quelles sont les variables ? Quelles sont les inconnues ?

Nous sommes à un moment crucial de notre existence, guettés par l’extinction culturelle et la mort identitaire. La perte de nos repères, nos valeurs, nos savoir-faire et nos comportements productifs vite remplacés par des attitudes de consommation prédatrice est palpable et mesurable au quotidien. Tous les signaux sont au rouge ! La résurgence de l’esprit fataliste religieux, l’échec de l’option scientifique de l’école algérienne, l’émergence d’une jeunesse disqualifiée, déculturée prise en mains par l’islam salafiste, la vitesse de la mondialisation du système marchand qui tue les cultures vernaculaires, la généralisation rapide du fétichisme de la marchandise et l’extension du règne de la finance sur la création utile …

La constance est dans la nature jacobine de l’Etat qui ne peut souffrir l’émergence d’une culture citoyenne en dehors de son initiative et de son encadrement, elle est aussi dans le primat de l’idéologie sur la production culturelle : aucune création ne doit sortir du cadre arabo-islamique, de ses visions, son imaginaire et ses représentations formelles. "Avant l’islam, il n’y a rien et après l’islam, il n’y aura rien", tel semble être le credo exprimant l’alliance entre les militaires et des religieux auxquels la technocratie aux allures modernistes sert de population utile et de décor démocratique. Malgré quelques concessions de forme faites à la diversité et au pluralisme de façade pour enjoliver l’image de tolérance et de démocratie que veut se donner le régime pour la consommation occidentale, le règne de la pensée unique, de la langue unique, du parti unique, continue …

Ce qui change est dans la forme, l’expression, le design, l’emballage du rapport de l’Etat au citoyen créateur de valeur intellectuelle immatérielle. Notamment dans les méthodes de répression ! On ne fonce plus avec la trique, des canons à eau et des gaz lacrymogènes dans la foule en manifestation mais on achète les associations en vue, on soudoie les créateurs éphémères, on tarit à la source, en amont, toute possibilité de financement ! Et quand la volonté d’autonomie populaire s’affirme irrépressible et incorruptible on use des grands moyens. On refuse l’octroi d’espaces publics pour l’expression et la création artistique, on refuse d’assurer la sécurité de la manifestation, on coupe même le courant électrique, sous prétexte de réparation du réseau, pour imposer le silence à la parole de l’autre jugée subversive. Et si malgré toutes ces entraves l’événement est tenu contre vents et marées par ces initiateurs, on envoie des Baltaguias pour casser du démocrate.

Au bout de la logique jacobine, l’Etat s’arrange avec le temps à récupérer les symboles de l’autonomie citoyenne, les usurper, pour les gérer et soumettre leur productivité, leur vivacité et leur efficacité subversive à l’usure. L’inauguration de la Stèle de Said Mekbel à Bejaia en 2014 par les autorités locales est un exemple public de cette pratique de reconquête de l’initiative populaire. La réaction citoyenne organisée par un groupe d’acteurs associatifs ayant elle aussi été récupérée par l’organisation d’une "réconciliation" dans un hôtel cossu entre le chef de l’exécutif et le noyau des organisateurs qui s’était vu offrir des récompenses et des reconnaissances pour rentrer dans le rang.

En aval, on organise le discrédit autour des créations, des productions et les initiatives citoyennes autonomes, pire on planifie la disqualification à terme des acteurs par leur association à des images répulsives touchant au Nif tribal, au sens de l’honneur légendaire, caractéristique du fonds identitaire amazighe, en montant en épingle une attitude antinomique de l’image que la société se fait de l’artiste ou du créateur ! Ce fut le cas d’un grand chanteur de Kabylie dont on organisa la disqualification autour d’applaudissements qu’il dut consentir pris par une dynamique de groupe dans une salle lors d’un meeting politique. La traversée du désert qui lui fut imposée pour le couper de sa matrice culturelle fut des plus douloureuses pour ses fans et sans doute pour lui-même.

Les inconnues sont dans le camp des créateurs, des artistes, des porteurs de l’initiative populaire. Quelles sont leurs énergies réelles ? Peuvent-ils imposer leur démarche externe au secteur d’Etat tout en déconstruisant l’hégémonie du pouvoir et sa toile d’araignée qui maille les forces populaires ? Entre la résilience et la résignation, ces acteurs créateurs d’art et de culture indépendants des circuits de la rente, développeront-ils une voie à suivre pour faire école et passer le flambeau aux jeunes générations ? C’est la grosse question, la démarche est à ses premiers balbutiements. L’apport de l’extérieur est fondamental ! Au temps de la révolution ce fut l’émigration qui finança en grande partie l’effort de guerre. L’histoire va-t-elle se répéter ? La diaspora kabyle pourra-t-elle faire l’effort nécessaire à la survie de la Kabylité ? Dans certains cas précis comme le village de Zouvga, la réponse est oui ! L’exemple pourra-t-il être suivi ? La crise économique qui se profile pourra-t-elle être salvatrice dans le sens où les associations fantoches n’auront plus les subsides de la corruption d’Etat ? Dans le sens, aussi, où le compter sur soi pourrait devenir la règle et non plus l’exception.

 

Rachid Oulebsir  ( source le Matindz)
 

Tag(s) : #CULTURE

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