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Le poète irréductible s’en va.Messaour Boulanouar 1933 - 2015

Messaour Boulanouar nous a quittés, samedi dernier, dans l’humilité et la discrétion.

C’est dans sa ville, Sour El-Ghozlane à laquelle il était beaucoup attaché, qu’il s’est, pour ainsi dire éclipsé sans faire de bruit. On savait qu’il était fatigué, fourbu, éreinté d’avoir beaucoup donné et peu reçu. En fait, aborder le parcours du poète Messaour Boulenouar c’est quelque part parcourir une roseraie au chromo à la fois multiples, vertigineux et déroutant. Sa biographie à elle seule est riche en hauts et en bas. «J'écris pour que la vie soit respectée par tous. Je donne ma lumière à ceux que l'ombre étouffe, ceux qui vaincront la honte et la vermine. J'écris pour l'homme en peine, l'homme aveugle, l'homme fermé par la tristesse, l'homme fermé à la splendeur du jour», écrira-t-il. Le poète algérien Messaour Boulanouar est né le 11 février 1933 à Sour El-Ghozlane, ville où est né aussi Djamal Amrani. Dans la littérature algérienne, il appartient à la génération qui a vécu sous le colonialisme et a accompagné la guerre de libération menant à l'indépendance de l'Algérie. Comme Kateb Yacine, il signe ses recueils de son nom, Messaour, puis de son prénom, Boulanouar. À 17 ans, il interrompt ses études secondaires pour raisons médicales. Il sera emprisonné durant plusieurs mois par le pouvoir colonial à la prison de Barberousse (Serkadji) d'Alger avec de nombreux autres militants. Il ne quittait sa ville natale que pour des récitals ou des conférences à Alger. Il est par la suite employé à l'Administration locale de l'enregistrement et du timbre. Seule une petite partie de son œuvre abondante s'est trouvée jusqu'ici publiée. Messaour Boulanouar définit ainsi le «fait poétique» dans un entretien avec le regretté Tahar Djaout. «Le fait poétique ne dépend pas du lieu où nous vivons, mais de la charge poétique accumulée par le poète dans le passé et parfois dans le présent (…) On ne naît pas poète, on le devient par le contact avec le monde, par le refus de tout ce qui heurte notre conscience», dira-t-il. Son leitmotiv se résume en ces mots : «Je n’écris pas pour me distraire ou distraire. Ce qui veut dire, j’écris pour exorciser le démon qui m’habite, pour exulter». Il s’est voulu sans détour «semeur de conscience». La poésie, selon lui, serait-elle en permanence un exercice de combat ? Ne peut-elle au détour de ses devoirs en société, buissonner et gambader dans l’imaginaire, voire habiter des paysages oniriques ou s’adonner à des jeux sémiologiques ? Nous n’avons pas une connaissance complète de l’œuvre de Messaour Boulanouar pour être catégorique. Certains critiques littéraires n’hésitent pas à lancer l’anathème ou à déclarer «finie» la poésie des grands engagements. Qui lit aujourd’hui Eluard ? Répète-t-on avec malice. Admettons que pour Messaour versifier c’est en d’autres termes donner du sens aux palpitations qui secouent la sensibilité de tout un chacun, mais comme tout un chacun n’est pas ou ne seras pas poète, seuls ces ménestrels trouverons les mots pour exprimer, avec une syntaxe puisée de leurs tréfonds, les maux de tout le monde. À 17 ans, le futur auteur de «La meilleure force», pauvre et malade, interrompt ses études secondaires. Et des années plus tard, éveillé au nationalisme et aux exactions de la puissance coloniale française et de ses vaines promesses au lendemain de la seconde guerre mondiale : élections truquées par le gouverneur Naegelen qui se soldera notamment dans la région de Sour El-Ghozlane, à Dechmiya, par la mort de plusieurs algériens qui les contestaient localement. Nourri des poètes de la résistance française et des camps de la seconde guerre mondiale (dont il connaît encore par cœur certains poèmes), il passera au militantisme actif, connaîtra la prison de Serkadji entre 1956-1957. Est-ce en prison qu’il conçoit dans sa tête «La meilleure force» ? Certainement, comme Kateb Yacine, l’esprit révolutionnaire de Messaour s’est forgé par l’immersion dans l’âme profonde de son peuple, dans sa douleur, dans sa misère, dans sa révolte sourde pour y puiser sa quintessence ignée. Il nous rappellera aussi Nazim Hikmet, le poète turc, auteur de «La grande humanité», Fouad Nedjm, l’égyptien et ses poèmes dédiés aux ouvriers, aux étudiants et à tous ceux qui souffrent dans le monde. Ces écorchés vifs par la douleur, l’emprisonnement, les tortures, les exactions vécus par eux et leurs peuples, Messaour est certainement l’un des poètes algériens les moins connus. Que peut-on légitimement attendre d’une société plus apte à ingurgiter les trémolos les plus fats que les œuvres de l’esprit ? On n’enseigne pas Boulenouar dans nos écoles et cette injustice touche aussi bien Malek Haddad : «Le malheur en danger», Samil Ait Djaffar : «La complainte des mendiants de la Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père» et de tant d’autres poètes majuscules «minisculisés» par la bêtise. Mais comme le dit Messaour dans un entretien accordé à Tahar Djaout : «La poésie se trouve en danger dans ce pays même où la magie du verbe accompagnait partout le peuple dans son travail et dans ses fêtes : chansons de moissonneurs, chansons de la tonte des moutons, chansons du tissage de la laine, chansons de toutes les touiza ancrées au plus profond de notre paysannerie.» Qu’il repose en paix dans le giron de cette terre qui l’a enfanté. Enfin, émettons le vœux pieux, à bien des égards, que nous ferons tout pour qu’on le lise dans le désert, les plaines et les montagnes, tout en sachant au fond de nous même que Messaour avait bien raison de dire «la poésie chez nous est en danger.»

Par S. Ait Hamouda (la depeche de kabylie)

Tag(s) : #CULTURE

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