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En réponse aux propos de l’ancien ministre de l’Intérieur, Ould Kablia, l’auteur du livre Nuages sur la Révolution : Abane au cœur de la tempête juge que pour «donner une prime à la turpitude, au crime en justifiant 60 ans après l’assassinat mafieux d’un dirigeant national, il faut avoir un esprit gravement atteint par la boussoufisation».

- Quel commentaire vous inspirent les propos tenus par Daho Ould Kablia au sujet de l’assassinat de Abane Ramdane ?

Il était aussi criminel d’approuver un assassinat que l’assassinat lui-même. Les propos de Ould Kablia participent aussi de cette démarche criminelle. Le quitus donné au crime est aussi criminel. C’est une tragédie pour notre pays que d’avoir été gouvernés par des responsables comme Ould Kablia, qui glorifient le crime mafieux.

C’est un legs désastreux pour les nouvelles générations, d’autant plus grave en ce jour célébrant le déclenchement de la Révolution. Ould Kablia - qui n’a pas connu Abane - tient des propos rapportés à partir de l’idéologie d’un clan. Par ailleurs, dans son propos, il y a de la fabulation pure et simple. Il introduit la question du GPRA qui n’existait pas encore au moment des faits. Il dit aussi que Abane était isolé dans le Comité de coordination et d’exécution (CCE), ce qui est totalement faux.

Il était isolé par rapport aux colonels et principalement les deux plus puissants du CCE, Krim et Boussouf en l’occurrence, auxquels s’est joint par solidarité Bentobbal. Abane avait à ses côtés les politiques, notamment Ferhat Abbas, Lamine Debaghine et Abdelhamid Mehri. Il faut dire à ce propos que les politiques étaient tétanisés, en raison du complexe d’avoir pris le train de la Révolution en marche face aux activistes de la première heure. Ils avaient affaire à des hommes qui étaient prêts à tout et la preuve a été donnée par le sort réservé à Abane.

Quand Ould Kablia dit que c’était pour sauver la Révolution, je lui réponds que depuis cet assassinat, la Révolution a été déviée à ce jour. J’ai appris que M. Ould Kablia a rétro-pédalé, en soutenant que ses propos ont été mal rapportés par la presse. Je prends acte. Mais je continue à dire que cela fait partie de sa culture.

- Pourquoi cette tendance récurrente à vouloir légitimer cet assassinat bien des décennies après ?

Ould Kablia se sent comme le gardien du temple boussoufiste. A partir de là, il fait un plaidoyer pro domo. Avec toute l’expérience qu’il a eue au sein du MALG, ensuite dans l’administration et en tant que ministre, il n’a pas pris le temps nécessaire pour se documenter, alors qu’il veut traiter de sujets aussi sensibles. Ce qu’il oublie de dire, c’est justement cette mécanique infernale qui s’est installée à Tunis et qui avait conduit Abane à la mort par la méthode maffieuse. Boussouf a étranglé Abane de ses propres mains, en l’insultant pendant qu’il agonisait.

Est-ce qu’il faut donner une prime à ce genre de turpitudes ? Et c’est Ben Bella qui a dit de Boussouf qu’il était le Beria de la Révolution algérienne. C’est une tragédie que des gens comme Ould Kablia lèguent cet état d’esprit désastreux aux générations futures. C’est un véritable désarmement moral de notre société qui consiste à applaudir le fort nuisant et à avilir le faible.

- Vous venez de publier un second livre sur Abane Rambane, Nuages sur la Révolution : Abane au cœur de la tempête, aux éditions Koukou. Est-ce que tout n’a pas été dit à propos de ce personnage central de la Révolution ?

Bien évidemment. Plus on fait de la recherche et qu’on s’interroge, plus on se rend compte que beaucoup de choses n’ont pas été dites. Dans ce livre, j’ai tenté d’évoquer tous les problèmes qui ont miné de l’intérieur la lutte de Libération nationale. Abane n’est que le fil conducteur de ce livre.

Le lecteur se rendra compte que je n’ai pas été tendre avec lui. Je ne fais pas un livre de glorification, mais un récit de la résistance nationale qui prépare un autre qui va traiter de cette mécanique infernale qui s’est mise en place à Tunis et qui avait abouti à l’assassinat de Abane par les colonels du CCE.

- En quoi consistait cette mécanique infernale ?

A l’époque des faits, curieusement, beaucoup de colonels ont approuvé les méthodes fortes et mafieuses.
C’est là que sont nés les germes de ce que j’appelle la boussoufisation des esprits, c’est-à-dire la culture de la brutalité et de la force violente. Et c’est à partir de là que commençait à se façonner ce désarmement moral de la société. Et Ould Kablia est imprégné de cette culture.

Pour donner une prime à la turpitude, au crime en justifiant 60 ans après l’assassinat mafieux d’un dirigeant national, il faut avoir un esprit gravement atteint par la boussoufisation. Il est l’archétype du désarmement moral. Je suppose qu’il en fait un peu plus, parce qu’il se sent le gardien du temple malgache. Ceci dit, et il faut le souligner, le MALG était un ministère glorieux de notre Révolution porté par de valeureux militants.

Dans votre livre, vous n’êtes pas tendre avec Abane, il est comment ce personnage ?

Il est certain que son tempérament n’a pas aidé à aplanir les différends au sein de la Révolution. C’était un homme dur et exigeant, d’abord avec lui-même, un ascète. Il était d’une rigueur implacable, un comportement austère qu’il s’est imposé à lui-même, mais d’une sincérité révolutionnaire absolue. Une sacralisation de la Révolution. Ce type de vision poussée à l’extrême peut devenir un défaut.

- Souvent, on met en avant son caractère dur pour justifier son assassinat. N’est-ce pas là un paravent pour masquer la véritable divergence au sein de la direction de la Révolution qui était d’ordre politique ?

Sans nul doute. Le fond du problème est une divergence doctrinale avec bien entendu une lutte de leadership. Abane avait une vision et une ligne politique fondée sur l’unité nationale et des rangs qu’il défendait, pendant que d’autres dirigeants, notamment Krim et Boussouf, défendaient une ligne de pouvoir. Certains n’avaient pas accepté qu’il fasse rentrer dans la Révolution les centralistes, les oulémas, les communistes, l’UDMA. Pour eux, c’est une déviation que de ramener les autres courants dans le giron de la Révolution.

Or, Abane considérait que si l’on laissait le moindre parti et le moindre Algérien à la portée du colonialisme, c’était un alibi pour les autorités coloniales pour dire que les Algériens ne sont pas tous avec le FLN. Son leitmotiv était : «Je ne veux rien laisser à la France». Quand Ben Bella disait de lui qu’il éludait les principes islamiques, il oublie de dire que c’était Abane qui avait introduit tous les dignitaires des oulémas et les a envoyés comme responsables à l’extérieur. Pour lui, il fallait faire l’unité nationale et l’Association des oulémas était une tendance forte de la société algérienne.  
 

Hacen Ouali ( Source el-watan)

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