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Allah au pays des enfants perdus de Karim Akouche : La plume à l’assaut de «l’Etat kafkaïen»

L’histoire débute dans un village, Ath Wadhou, quelque part dans le Djurdjura, passe par Alger et aurait pu s’achever sur l’autre rive de la méditerranée. Zar, un étudiant victime de son savoir, Ahwawi, un mélomane joueur de banjo, tout deux la haine du «système» chevillée au corps, et Zof, berger de son état, jaloux de son pays qu’on prend injustement pour un naïf.

Dans Allah au pays des enfants perdus, réédité en 2016 aux éditions Franz Fanon, Karim Akouche plante d’entrée de jeu le décor dans une Kabylie livrée en pâture à tous les fléaux. Soucieux de l’avenir des enfants du village, les villageois ont construit une maison de jeunes, sur une idée de l’éveilleur de conscience Zar. C’est à peine si on a commencé à y dispenser du savoir et de la culture qu’une horde de barbus a déboulé dans le village, brulant la bibliothèque et terrorisant les villageois.

«Sales impies ! Au lieu de bâtir une mosquée pour les villageois, vous avez construit un lieu de débauche», lancent les terroristes, menaçants. Cette insupportable violence, la menace, conjuguées aux horizons bouchés dans un pays qui opprime ses propres enfants, décidentAhwawi et Zar à quitter «l’Absurdistan» pour rejoindre le mirage européen. «A quoi bon d’étudier, mon ami, dans un pays qui renie ses enfants. A quoi sert un diplôme ? Les futurs cadres de ce pays servent tout au plus à être accrochés au mur. Les intellectuels, s’ils ne sont pas voués aux gémonies, sont pendus à des crocs de boucher. Le savoir n’a plus cours. La bureaucratie est érigée en éthique et la corruption en morale politique…Tout me dégoute ici !», récrimine Ahwawi.

Les deux acolytes s’associent à Caporal, un passeur et dénicheur de visas. Moyennant de coquettes sommes, il leur procure le fameux sésame et rendez-vous est pris sur une plage pour l’embarquement en direction de l’Italie. Le jour J, Zar et Ahwawi sont rejoints par d’autres candidats à l’émigration clandestine, parmi lesquels un fondamentaliste, une jeune fille, un vieillard et un handicapé et son fils. L’embarcation de fortune est interceptée quelques temps après l’appareillage par des gardes-côtes et les «fuyards» sont traduits en justice. La surprise fut grande quand Ahwawi, le jour de son jugement, découvre que c’est Caporal qui est chargé de prononcer sa sentence. Fou de rage après un échange virulent avec le «juge» imposteur, Zar se jette sur lui, l’étrangle avec ses menottes, avant de se faire tuer par les vigiles. L’histoire s’achève ici et c’est à chacun d’interpréter à sa façon cet épilogue dramatique. Le brocard à fleur de plume, Karim Akouche s’attaque dans son roman à une «hydre à deux têtes : le képi et la chéchia», dit-il, sans pour autant «tomber dans le piège de la polarisation» de l’un ou l’autre.

Dans un style mordant, caustique, en usant de mots crus et puisant résolument dans le registre «vulgaire», l’auteur s’attaque aux injustices qui ôtent leurs libertés aux Algériens, qu’elles soient démocratiques, linguistiques, sociales ou autres. Le lecteur est plongé dans un tourbillon d’absurde, où se mêlent dialogue et poésie et où le sarcasme se frotte à la tragédie, la sagesse à la déraison. L’écriture est accessible pour le commun des lecteurs de qui l’auteur reste tout près. Cela se confirme quand il reprend sans complexe des lieux communs de la pensée populaire. Sa doctrine : «L’écriture c’est l’art de recoudre ses blessures avec la pointe de sa plume». Parfaitement adaptable au théâtre, Allah au pays des enfants perdus recoud les blessures d’un peuple martyrisé par la violence islamiste et la cécité d’un pouvoir mafieux et corrompu qui le pousse à s’exiler.

Invité, samedi, par le café littéraire de Béjaia, Karim Akouche dira : «Je prends d’assaut l’Etat kafkaïen, cause, pour moi, de tous les maux de l’Algérie». Sur un autre registre, il s’emploie à «désacraliser» le religieux, l’écriture pour lui étant par excellence «un art profane». L’écrivain «libérateur» dérange ? Certainement. Ce n’est pas l’interdiction de sa conférence à Melbou, à 40 kilomètres de Béjaïa, le weekend passé, qui va le démentir. Mais c’est compter sans sa détermination à poursuivre son combat : «Ma plume a soif de justice. Je ne me tairais jamais». Poète, romancier et dramaturge, Karim Akouche vit à Montréal depuis 2008. A 38 ans, il est l’auteur de plusieurs documentaires, livres et pièces de théâtre.

Tag(s) : #CULTURE

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