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Dramaturge malgré lui ou prédestiné au théâtre ?
On sait qu’il a été influencé par les évènements dramatiques, comme le 8 mai 1945, en plus de ses réelles prédispositions au théâtre, ainsi qu’à tous les genres littéraires.C’est à partir du 8 mai 1945, date historique qu’a commencé pour lui sa brillante carrière.

Tout devenait clair donc dès lors qu’il s’était senti prédestiné à la dramaturgie au lendemain de ces évènements qui avaient fait 45 000 morts parmi les Algériens qui s’étaient soulevés pour des revendications légitimes, à une puissance coloniale qui répliqua par une répression sanglante, c’était à l’armistice qui mettait fin à une guerre mondiale au cours de laquelle nos nationaux avaient pris une part active aux côtés des Français, pour combattre un ennemi qui n’était pas le nôtre. Les Algériens colonisés venaient de subir la plus grave des trahisons, mais ce 8 mai 1945 était le prélude du 1er Novembre 1954.

Un théâtre pour immortaliser des évènements déterminants
Kateb a donc fait ses débuts dramaturgiques le 8 mai 1945, en manifestant comme tous les Algériens nationalistes, à Sétif, Kerrata, Constantine ? il fut arrêté puis emprisonné. L’administration du lycée de Sétif prit alors la décision de l’exclure, alors qu’il était élève de 3ème correspondant à l’année du brevet élémentaire que Kateb Yacine n’avait pas eu la chance de passer sans que cela n’ait pu l’handicaper pour être plus tard un grand homme de pensée et de création littéraire.
Mais pour être confirmé comme homme de culture d’une trempe unique au monde, son destin a voulu qu’il voyage dans l’espace et le temps. Il a vécu pleinement le 8 mai 1945 et la guerre de Libération nationale qui ont donné un sens à la culture nationale ainsi qu’à la diversité des littératures et cultures à vocation universelle comme le théâtre de la Grèce antique, les romans afro-américains et anglo-saxons. Kateb Yacine avait une intelligence d’une rare finesse et l’esprit de synthèse qui lui avaient permis dans ses analyses d’oeuvres, d’aller à l’essentiel à retenir pour avoir des idées claires.

A 16 ans, Kateb Yacine donne à Paris une conférence sur l’Emir Abdelkader, grande figure emblématique de l’Algérie, à la manière d’un homme de culture émérite. Il a aussi, au cours de ses pérégrinations à travers le monde, rencontré de nombreux hommes importants, à l’exemple de Berthold Brecht, d’Hachimin. Son premier théâtre est une trilogie composée de deux tragédies et d’une comédie éditées à la maison d’édition « Le Seuil », comme un ensemble complémentaire.
L’une de ses tragédies intitulée « Le cadavre encerclé » a été une reconstitution des évènements du 8 mai 1945 et elle a été pour lui un élément déclencheur de sa vocation qui est allée en s’accentuant durant toute sa longue carrière de dramaturge. Les personnages inspirés de la réalité portent des noms à forte connotations : Lakhadar, Mustapha, Nedjma, Tahar, Hassan, le marchand André Pignoux, le commandant Felix Danze, Marguerite, Françoise Delanne, Corinne Chandler, le lieutenant André Vitaz.

C’est l’univers colonial qui est recréé dans toute son horreur avec toutes les figures de proue comme les hommes de loi, les colons pour la plupart d’origine espagnole ; tout, sur fond de musique africaine qui permette de remettre les spectateurs dans l’ambiance des origines. Les instruments choisis ont eux aussi des liens avec l’univers des Ancêtres : le luth, la flûte, la batterie pour ses sons éveilleurs de conscience, mais appartenant à d’autres civilisations, étrangères à notre milieu. Le théâtre est né en Grèce antique. Kateb en a été profondément imprégné au point d’adopter un de ses éléments essentiels au déroulement de la pièce : le coryphée, ensemble collectif agissant en chœur pour mieux synthétiser le contenu ; il peut être constitué comme chez Berthold Brecht de groupe de parleurs, sinon de chanteurs polyphoniques qui valorisent le message qu’ils délivrent ensemble.
Une œuvre à la fois théâtrale, romanesque et poétique
Kateb avait une intelligence et un esprit de synthèse du jamais connus dans les annales. Incontestablement, c’était un écrivain de génie. On en a les preuves incontestables : capacité de créativité immense, écriture singulièrement polysémique, condensée et recherchée. De plus, une œuvre en prose de Kateb est à la fois un roman, un poème, une pièce théâtrale. Ce qui est vrai pour « Nedjma » qui peut être jouée comme pièce théâtrale tout en étant un poème, même non versifié. Un exemple de texte nous est tombé sous la main. Très court mais condensé, il a été consacré au mois de ramadhan.
Il est merveilleusement beau pour ses descriptions précises, métaphoriques, ainsi que pour les bruits, odeurs et mouvements qu’il suggère. On dit de Kateb qu’il est l’auteur d’un seul livre parce que d’un titre à un autre, on retrouve les mêmes noms de personnages principaux : Nedjma, Lakhdar, Mustapha… Dans « Le cercle des représailles », la première qui soit une tragédie au titre évocateur « Le cadavre encerclé qui recrée toute l’ambiance tragique du 8 mai 1945. Elle est suivie d’une comédie « La poudre d’intelligence » faite d’une superposition d’histoires légendaires de Djeha qui ont, depuis la nuit des temps, fait rire quelquefois aux larmes, bien des générations.

On imagine le défoulement qu’elles ont été capables de créer, sur une place publique à condition que le conteur incarne bien Djeha espiègle de nature et capable de tourner en dérision ou de faire rire sur la bêtise humaine, avec un savoir-faire sans cesse renouvelé. Puis, peut être pour respecter un ordre chronologique ou par souci de symétrie par rapport à la première tragédie, cette pièce vient en position finale pour rappeler les origines ou l’univers des Ancêtres. Son titre en dit long sur son contenu : «Les Ancêtres redoublent de férocité».
Les cérémonies rituelles qui ont marqué la vie au quotidien de nos aïeux, les convenances sociales, les interdits, les croyances dans tous leurs fondements mystérieux sont recréés. Nos aïeux ont lutté contre tous les aléas de la vie. Et même disparus, ils restent omniprésents parmi les vivants qui continuent de perpétuer à leur égard de culte des absents. Le vautour, personnage animal qu’on retrouve dans les croyances africaines plane, au dessus de tous comme l’incarnation des Ancêtres, personnage à la fois mystérieux et emblématique. Chez Kateb, on a toujours retrouvé le même ton, la même rigueur dans la langue, le même engagement pour le changement en bien au profit des masses opprimées, et la même lutte contre les injustices, pour la défense des droits de l’homme.

L’engagement de l’auteur révolutionnaire n’a jamais faibli de son vivant et cela est évident dans tous ses ouvrages, de manière implicite ou explicite. Relisons « La guerre de 2000 ans » concernant la Palestine, ainsi que « Les hommes aux sandales en caoutchouc » ou ses écrits journalistiques », sinon « Mohamed prends ta valise » qui traite de la situation de nos émigrés en France lorsque les responsables du gouvernement de droite a poussé à une campagne de racisme anti-algérien, au lendemain de la nationalisation des hydrocarbures par le président Boumediene.
C’est une pièce théâtrale qui s’adapte bien au projet d’inciter les Algériens à rentrer dans leur pays moyennant une somme. Que ceux qui ne connaissent pas bien Kateb retiennent bien qu’il restera un homme de lettres de grande envergure comme il l’a été depuis des décennies dans les plus grands pays qui l’ont traduit et classé parmi les sommités de l’écriture et du franc parler.

Tag(s) : #CULTURE

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