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“La seule voie raisonnable est celle tracée depuis 1980”

LE Dr Salem Chaker, professeur de Berbère, à “Liberté”

Professeur de tamazight à l’université d’Aix-Marseille, le Dr Salem Chaker revient dans cet entretien sur “l’officialisation” de tamazight dans la dernière révision constitutionnelle. Il traite aussi de divers autres sujets liés à tamazight en ce mois de commémoration de l’anniversaire du Printemps berbère de 1980.

Liberté : Dans une contribution publiée par la presse, vous avez réagi à “l’officialisation” de tamazight dans la dernière Constitution où vous laissiez entendre que cette “officialisation” n’est que de la poudre aux yeux. Pourriez-vous nous expliquer vos appréhensions ?
Dr Salem Chaker
: En la matière, il faut juger sur pièces et tout indique — le texte de la Constitution lui-même, comme le contexte global — qu’il s’agit effectivement, comme pour la révision constitutionnelle de 2002 qui a fait de tamazight une “seconde langue nationale”, d’une simple gesticulation qui n’aura pas de suites concrètes. Je vous rappelle que tous les textes réglementaires et législatifs postérieurs à 2002 impliquant la langue ont réaffirmé avec force le caractère officiel exclusif de l’arabe. Pour qu’il n’en soit pas de même après la révision constitutionnelle de 2016, il faudrait qu’une pression sociale forte s’exerce pour une mise en œuvre réelle... Mais de la part des autorités, il s’agit bien, comme au Maroc d’ailleurs, d’une manœuvre de neutralisation : on espère calmer les ardeurs berbères en accordant des satisfactions symboliques, qui ne seront suivies d’aucun effet. Tout comme au Maroc où tamazight est “langue officielle” depuis le 1er juillet 2011, l’enlisement est déjà annoncé et programmé dans le texte de la nouvelle Constitution elle-même.

Dans la loi fondamentale, le législateur, qui a consacré tamazight comme seconde langue “officielle”, réaffirme que l’Algérie est un pays arabe. Quels sens, selon vous, ont toutes ces contradictions ?
C’est l’un des aspects de cette révision qui confirme bien son inconsistance et le peu de crédit qu’on doit lui accorder. Il s’agit de “ne fâcher personne” et d’accorder à chaque courant idéologique une satisfaction symbolique. Aux “berbéristes”, on donne le statut de “langue officielle”, aux “arabo-islamistes”, on réaffirme l’arabité foncière de l’Algérie, etc. C’est d’ailleurs une vieille pratique des textes fondamentaux algériens, depuis la Charte d’Alger en passant par la Charte nationale, que d’affirmer une chose et son contraire. Mais il faut être précis : il ne s’agit pas en l’occurrence de la recherche d’un équilibre négocié entre des courants et des options politiques, en vue de gérer les contradictions objectives de la société de manière raisonnée et raisonnable ; car, en matière de langues, la ligne de l’arabisation a toujours été et reste un choix stratégique et opérationnel de l’Algérie, alors que tamazight n’est là que pour le décor. Comme au temps de la colonisation où il y avait des “communes de plein exercice” et des “communes mixtes”, nous avons et nous aurons une “langue officielle de plein exercice” (l’arabe) et une “langue officielle sans exercice (ou à exercice strictement limité)” (tamazight).

Cette même “officialisation” est conditionnée par le travail d’une académie pour concrétiser, dans l’avenir, ce statut de seconde langue officielle. Comment voyez-vous, à la lumière de toutes ces contradictions que vous évoquez, cette académie, sa composante et son champ d’action ?
A priori, la future académie sera à l’image de toutes les entreprises officielles algériennes : composée de personnalités qui ne seront pas choisies en fonction de leurs compétences en matière de langue berbère, mais uniquement pour leur docilité et leur adhésion “aux constantes de la nation”, c’est-à-dire aux orientations du pouvoir… Pour sortir des ornières habituelles, il faudrait que cette institution soit réellement indépendante
(y compris dans ses statuts) et composée de personnalités dont l’apport à la langue et à la culture berbères soient indiscutable, par leurs travaux scientifiques et/ou leur production littéraire. Qu’elle soit également ouverte sur le reste de Tamazgha. Car c’est une escroquerie, scientifique et politique, que de vouloir ignorer que tamazight est une réalité nord-africaine.

Craignez-vous un basculement vers la répression ? Quelle sera, selon vous, la réponse idoine si répression il y aura ?
Comme vous le savez, je ne vis pas en Algérie et le détail du contexte politique immédiat peut m’échapper ; je dirai simplement que le risque répressif est toujours présent dans notre pays contre toutes les forces qui défendent le pluralisme réel, le droit au respect de la différence quel que soit le domaine concerné (langue, religion, éthique personnelle…). Pour ce qui est des Berbères, la seule voie raisonnable et efficace reste celle tracée depuis 1980 : celle de la résistance et de l’affirmation pacifiques d’un peuple, sûr de son droit à exister en tant que tel. Car il ne s’agit pas d’être toléré ou d’être relégué au statut de composante du patrimoine, mais bien d’exister : nella, nttalas a nili, ass-a d uzekka ! (“Nous existons, nous avons le droit d’exister, aujourd’hui et demain”).

Entretien réalisé par : Mohamed Mouloudj ( source Libeté )

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