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Si Mohand Ou Mhand, le père du printemps berbère

"Si Moh U Mhand wi k id yerran/Att waliḍ zzman/ Ma k ɣiḍen widak yettrun" Slimane Azem (Ah Si Moh Ou Mhend, si on pouvait te ressusciter/Tu verrais notre sale époque !/ Aurais-tu pitié de ceux qui pleurent ?)

Si Mohand-Ou-Mhand a toujours été présenté comme un poète errant, un troubadour marginal, un noceur invétéré, plus souvent dans les vapeurs d’absinthe et les nuages dégagés par sa fameuse pipe de kif que dans un univers dynamique de résistance à l’amère réalité coloniale. Nous nous inscrivons par cet article contre cette image dévalorisante entretenue par les intellectuels algériens, à la suite de l’élite coloniale qui voyait dans la culture orale des peuples conquis un danger pour l’ordre jacobin de “la civilisation judéo-chrétienne” et dans ses propagateurs des adversaires à réduire voire des ennemis à éliminer!

La poésie de Si Mohand a constitué en son temps un aiguillon tenace et un puissant ferment pour la pensée libertaire qui déverrouilla les serrures les plus rouillées de la société kabyle archaïque et pudibonde, un aliment spirituel pour tous les révoltés contre l’ordre colonial esclavagiste, un refuge affectif et un baume au cœur à toutes les victimes de la colonisation. Elle constitue de nos jours un précieux capital littéraire, un socle intellectuel solide, une source de lumière pour tous les épris de justice, de liberté, et d’humanisme.

Les poèmes de Si Mohand dits et relayés dans les villages,transmis dans les souks et les chaumières depuis plus d'un siècle, ont nourri la muse des plus grands poètes kabyles contemporains de Meziane Rachid à Ben Mohamed, passant par Ferhat Mehenni. Ils ont été chantés par les plus grands interprètes de la chanson kabyle de l'émigration, Slimane Azem, Hnifa, Allaoua Zerrouki, Chrifa, Cheikh El Hasnaoui, Taos Amrouche. La symbolique et l’esprit de Si Mohand, figurant l’univers montagnard kabyle sont repris de nos jours par d’illustres artistes du terroir comme Lounis Ait Menguellet et universalistes comme Idir, Akli D, Takfarinas et Ali Amrane entre autres...

La pensée de Si Mohand ou Mhand, hymne fécond pour la liberté et la lutte contre l'oppression, représente l’expression - esprit et image - la plus répandue des valeurs kabyles les mieux partagées avec le reste de l’humanité : l'autonomie personnelle, la résistance contre le mal, le partage du bien, le sens de l’honneur et la lutte contre l’humiliation et l’indignité.

Le poète fut le propagateur et défenseur génial de la Kabylité dans ce qu’elle a de plus universel et de plus immortel. Notre travail vise à réhabiliter la dimension révolutionnaire oubliée voire volontairement niée du poète résistant, victime du déni jacobin des héritiers illégitimes de l’une des plus grandes révolutions que l’humanité ait connues.

A l’origine de l’esprit indépendantiste

De nombreux travaux ont été consacrés à l’œuvre et la vie de Si Mohand-Ou-Mhand, depuis les premiers textes en Kabyle de Belkacem Bensedira, suivie de la sauvegarde salvatrice d’Amar-ou-Said Boulifa en l’an 1900, jusqu’à l’effort méritoire de Mohand Zine Arab en 2010, en passant par l’œuvre des Pères Blancs et des ethnologues et ethnographes militaires dans le contexte colonial, le recueil méticuleux de Mouloud Feraoun avec les précieux témoignages de Si Youcef Oulefki, l’ami et camarade de jeux du poète, l’encyclopédique recherche de Mouloud Mammeri, les essais plus thématiques de Younès Adli, de Rachid Kahar, de Mohand Ouramdhane Larab, d’Abdenour Abdeslam, et les travaux comparatifs de Rachid Mokhtari, sans oublier les apports féconds de Tassadit Yacine.Tous ces précieux ouvrages ajoutés à ceux de l’ethnologue allemand Léo Frobenius parus en allemand dés 1914 et des dizaines de contributions analytiques parues dans diverses revues et journaux ont sauvé de l’oubli et contribué à préserver un pan essentiel de la culture orale qui sédimente une dimension fondamentale du patrimoine culturel immatériel et donne du sens à toute approche scientifique de la société Kabyle.

Les œuvres pionnières à caractère strictement culturel entamées au début du XXe siècle autour de la poésie de Si Mohand Ou Mhand ont ravivé l’esprit de la quête identitaire berbère et la nécessité de déterrer, d’identifier et sauvegarder une mémoire fragile guettée par l’oubli et le reniement dans le contexte colonial. Les œuvres qui ont suivi, complété et analysé les premières depuis l’indépendance de l’Algérie, ont revêtu d’emblée un cachet revendicatif. Elles ont constitué la matrice intellectuelle du combat citoyen d’expression politique pour le recouvrement de l’identité amazighe dans le cadre institutionnel de dictature de la pensée unique arabo-islamique.

Après que le corpus des Isefra de Si Mohand Ou Mhand, à quelques variantes près, ait été récupéré et définitivement assis, de nombreuses études ont été consacrées aux thématiques récurrentes de sa poétique. L’enfance traumatisée, l’exil, l’errance, l’amour, la marginalité, furent les thèmes étudiés par de nombreux auteurs dans leur quête de décryptage de la culture orale kabyle dans le contexte colonial que l’œuvre de Si Mohand a décrit dans ses cotés les plus avilissants et les plus dégradants pour la personne humaine.

Si Mohand, le premier reporter anticolonial

A côté de ces thématiques privilégiées de la vie et de l’œuvre de Si Mohand, nous empruntons une voie inexplorée de son rôle historique : le nourrissement de l’esprit anticolonial indépendantiste, son combat d’éveil des consciences contre la déculturation coloniale par la poésie, par la force du verbe, l’éloquence du mot. Cet affrontement du pot de terre et du pot de fer caractérisera l’œuvre de Si Mohand marquée par la recherche de son pays perdu, de son village anéanti, de son enfance violée, de sa famille disloquée, d’une impossible recomposition au quotidien d’une identité déchirée !

En suivant le poète dans son fabuleux voyage à pied d’Alger à Tunis sur l’itinéraire de sa résilience, sa résistance culturelle au choc colonial, nous montrerons la force de la culture orale à travers le génie du poète, irriguant sur son chemin verruqueux le jardin des valeurs ancestrales, le lien à la terre, le sentiment de l’honneur repère central de la Kabylité. Revêtant dans son cheminement tantôt l’habit du reporter, tantôt celui du sociologue et de l’ethnologue, il sème ses poèmes comme autant de grains que la terre enfouissait et que la pluie ferait germer pour un futur printemps, analysant avec des mots simples d’une grande précision la déconstruction de sa société, le démantèlement de l’ordre tribal ancien par la puissance coloniale. Donnant l’exemple par sa propre personne, il stigmatise toute inscription dans le nouvel ordre colonial, toute collaboration avec l’administration et l’armée française. Plutôt être broyé que plier et mettre le genou à terre face à la force des maquereaux ! "Anerreẓ wala neknu, axir daɛwessu anda ttqewiden ccifan !"

La kabylie, une société de poètes

Les Kabyles, femmes et hommes, jeunes et vieux, sont tous un peu des poètes ! La poésie fait partie de leur vie quotidienne ! Ils expriment les moments forts de leur vie, les déconvenues de leur banal quotidien, l’état de leur culture, par le poème, l’Assefrou, une poignée de vers, aliment spirituel de l’espérance, porteurs des clés aux problèmes, des remèdes aux malheurs ! Si le conte permet de tromper la faim et le froid autour du feu nocturne, le poème, exercice raffiné de dépassement de la rigueur de la tradition, exprime la victoire du jour sur la nuit, de la lumière sur l’obscurité, la suprématie de l’esprit sur le corps, de la vie sur la mort, du courage sur la lâcheté, de l’exception sur la règle, de la détermination sur la démission, de l’amour sur le chagrin, du bon cœur contre la mauvaise fortune !

Aussi déclament-ils des poèmes partout et tout le temps ! Au travail, derrière les charrues en saison de labours, la faucille à la main au temps des moissons, derrière les trames translucides des métiers à tisser dans les basses maisons de pierre et de terre, sous les opulents oliviers ramassant le précieux fruit dans les froidures ankylosantes de la cueillette, sur les berges fleuries des rivières lavant les laines de printemps, sur les margelles pierreuses des fontaines où rivalisent par l’allusion verbale de graciles créatures avec leurs cruches d’argile, mouvances de spectres féminins ruisselant au crépuscule ! Les rares moments de repos paysan dans les agoras villageoises sont habillés d’Issefra ! Dans les souks bigarrés, leurs espaces commerciaux hebdomadaires, retentissent les voix enrouées des aèdes et des troubadours maîtres du verbe champêtre et de l’allusion amoureuse !

Tout le monde rime ! Le fin mot spontané distingue le créateur de celui qui ne fait que reprendre les tournures anonymes ! La poésie répétée est le fait du commun des villageois qui remplace les mots caducs par d’autres plus idoines, plus actuels, mais la création est attribuée à des figures mythiques, de légendaires maitres du verbe rangés dans la catégorie des saints, relevant du génie, du monde de l’ invisible, de l’inaccessible avec une aura mystique plus ou moins étendue !

Adada ou lefsih est la poètesse de la tribu des At Kana, Youcef ou Kaci l’aède des At Djennad, Mohand Said Amlikeche le chantre des Melikeche, Smail Azikiw rimait chez les At Ziki, Lbachir Amellah régnait de son verbe lourd dans les tribus des Babors et la basse Soummam, Kaci U difellah était le hérault des At Sidi Braham dans les contreforts du Hodna autour des Portes de fer, Mohand Ameziane Oubouheddi des At Abbas berçait de son verbe de miel les tribus des Bibans, Maamer Ahesnaw rimait chez les Hasnawen, Messaad Himmi animait les fêtes de son verbe féminin caustique à Tazmalt dans la haute vallée de la Soummam !

Tous ces Imusnawen, ces maitres du verbe, tisserands des lauriers aux symboles, aux valeurs et aux repères perdus de la Kabylité, engloutis par le capitalisme colonial, sont élevés au rang de saints vénérés auxquels sont dus respect et révérence chacun dans sa contrée ! Si certains de ces illustres bardes et aèdes ont connu un rayonnement indéniable sur deux ou trois tribus, un large versant de montagne, une ville ou une longue vallée, Si Mohand Ou Mhand est le seul que tous les villages et toutes les tribus reconnaissent et vénèrent et dont la poésie est partagée comme un bien commun de la Kabylie et bien au delà. De Blida à Tunis, partout il était chez lui ! Symbole de l’âme de la montagne meurtrie, chantre de la résistance par le verbe à la colonisation française, il était le poète-noyau de la mémoire collective Kabyle. Si Mohand, de par son œuvre orale immergée dans sa vie singulière, sa connaissance profonde des ressorts de sa société, son lien ombilical à son peuple, traça seul son parcours de résistant à la déculturation coloniale. Sa poétique moderne et son style expressif unique, constitue de nos jours un patrimoine culturel immatériel identifiant la Kabylie moderne perpétuelle !

Si Mohand, l’allumeur de la conscience anticoloniale

Dans son errance, décrivant le détail inhumain du désespoir populaire créé par la sauvage oppression coloniale Si Mohand fut souvent le messager de l’espoir, l’allumeur de la conscience anticoloniale ! Le nourrisseur des ardeurs révolutionnaires ! Son nom incarnait le refus de l’abdication et l’esprit de révolte qui nourrissait la résistance populaire sous toutes ses formes ! Son verbe majestueux apportait une substance quotidienne à l’engagement des premiers bandits d’honneur, insufflant la dose de courage nécessaire à ces Robins des bois défenseurs de la veuve et de l’orphelin, qui semèrent à leur tour sur la montagne du Djurdjura et de l’Aurès la culture indépendantiste. Sa poésie alimenta les animateurs du mouvement national indépendantiste du début du 20ème siècle illustré par ce fameux chant d’Idir Ait Amrane «Ekker a mmis U Mazigh». C’était également la principale littérature orale des moudjahidine de la guerre de libération dans leurs abris de fortune. Son fameux poème où il jura de ne jamais se soumettre à un pouvoir quelconque sur le territoire kabyle fut l’hymne des bandits d’honneur et des jeunesses révoltées de son époque à nos jours ! Ce fut surtout le serment de la jeunesse qui déverrouilla le système dictatorial du régime militaire lors du printemps berbère d’Avril 1980.

L’insurrection populaire de 1871 qui s’étendit d’Alger à Constantine avait vu le colonialisme français, après son écrasante victoire, imposer violemment sur tout le territoire algérien le capitalisme agraire et semer ses valeurs et ses repères sur les ruines du monde berbère. Si Mohand Ou Mhand avait près de 20 ans. Le poète vécut alors la fin du monde, de son monde ! Dans son village rasé, son père fut décapité devant ses yeux, sa mère recluse dans un village lointain finit sa fuite en Tunisie, son oncle Arezki déporté en Nouvelle Calédonie ; son frère ayant pu fuir avec la petite fortune familiale vers la Tunisie. Il ne dut lui-même la vie qu’à sa bonne étoile qui brilla dans l’amour que lui vouait la fille d’un capitaine de l’armée coloniale ! Il perdit en quelques mois sa patrie, son environnement socioculturel villageois, son école, sa famille et ses repères spatiotemporels. Autour de lui tout s’écroula, tout s’évanouit comme dans un cauchemar ! Il se retrouva seul dessaisi de son monde, sans nom, sans identité, sans lien au passé, sans issue à venir ! Il prendra la route et se créera alors un univers mouvant par le voyage à la recherche de son être perdu, du jardin luxuriant de son enfance, de son pays englouti ! Au bord de sa folie, entre le rêve et la réalité, un ange se présenta à l’orée de sa conscience, lui proposant : "Parle et je fais la rime, ou bien fais la rime et je parlerai" ! Mohand avait choisi de parler laissant le soin à l'ange de faire les vers et les rimes ! Depuis ce jour Mohand parle en vers et en rimes, jurant de ne jamais répéter un poème.

La poésie de ce géant de la littérature orale d'Afrique du nord est indispensable à la connaissance de la culture des peuples de la région et indissociable du destin collectif de cette partie du monde. Si Mohand ou Mhand était un intellectuel au sens moderne du terme ! Il vivait ce qu’il disait et clamait ce qu’il vivait ! Il était à sa manière dans son époque difficile, le premier journaliste rapportant la misère coloniale à travers les mots féconds de la résilience locale. En cela il était un véritable révolutionnaire ! Avec comme seule arme la poésie, il démystifia l’entreprise coloniale et mit au jour dans la conscience populaire ce qu’elle avait de plus agressif, inhumain et esclavagiste ! Dans le même effort, il donna une lecture révolutionnaire des tares flagrantes et des faiblesses de sa propre société qui perdit ses ressorts vitaux dans ses affrontements avec le colonisateur.

Avec un nouvel éclairage sur Si Mohand Ou Mhand, la mémoire collective prendra sa revanche sur la culture de l’oubli et l’amnésie organisée

Rachid Oulebsir ( source le Matindz)

Renvois

1) Voir la bibliographie en fin de l’ouvrage

2) Voir Yvonne Turin : Les affrontements culturels dans l’Algérie coloniale éditions Maspéro

3) La fille du Capitaine Ravès était amoureuse du beau Mohand, elle persuada son père de laisser la vie sauve au jeune poète ! Il parle de cet amour impossible dans un très beau poème. Voir Younès Adli in «Si Mohand ou Mhand, Errance et révolte» page 117

Tag(s) : #CULTURE

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