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Abane Ramdane : Que reste-t-il de son œuvre ?

Autorité naturelle, caractère fédérateur, Abane Ramdane a fondé les principes d’un projet politique viable afin d’ériger l’Algérie en nation souveraine. De son projet républicain, il ne reste que des bribes reléguées dans la mémoire. Si certains s’attachent toujours à l’homme, d’autres regrettent l’occultation de sa clairvoyance.

«Je pense que Abane est le contraire du pouvoir algérien actuel. Il est difficile de parler de lui à la jeunesse algérienne qui ne croit plus au mensonge qui dit qu’il est ‘mort au champ d’honneur’ comme cela a été rapporté par El Moudjahid à sa disparition», affirme Ali Chibani, écrivain et docteur en littérature comparée.

A Azouza, le village natal de Abane Ramdane, situé dans la commune de Larbaâ Nath Irathen (25 km au sud-est de Tizi Ouzou), des enfants jouent à proximité de l’ancienne maison de «l’architecte de la Révolution». Ils nous poussent dans la demeure édifiée en musée depuis 2009. Leurs cris de joie en nous voyant arriver donnent l’impression que ce musée est peu fréquenté le reste de l’année.

«La maison de Abane Ramdane est visitée, mais principalement lors des commémorations officielles» confie la gardienne de cette ancienne demeure, une femme d’un certain âge qui garde et entretient le musée. Restaurée en 2009, cette bâtisse est habillée de petits drapeaux qui inondent la grande cour et flottent dans l’air frais des montagnes. Il n’y a pas grand chose à voir, peu de documents et d’effets personnels de Abane Ramdane. Quelques photos, ça et là, comme derniers vestiges de la vie trépidante, décrite surtout dans des livres d’histoire, du principal organisateur du Congrès de la Soummam.

«Ce musée devrait drainer du monde et faire connaître la vie de Abane Ramdane. On dirait qu’on veut le figer dans son rôle de mythe et qu’on efface tout ce qu’il a été : homme sage, penseur et visionnaire. Lui donner une telle importance voudrait dire qu’on reconnaît le crime», estime un habitant du quartier, qui connaît la vie de Abane Ramdane sur le bout des doigts. Pour lui, il est nécessaire de connaître toute la vie d’Abane Ramdane pour comprendre «qui il était et pourquoi sa mémoire doit être réhabilitée».


VISION

Selon Ali Chibani, parler de Abane «revient à avouer que l’Etat algérien actuel a pour acte fondateur, non pas la guerre d’indépendance, mais un meurtre. Un meurtre réel qui a écarté un homme charismatique et porteur d’une vision politique moderne ; un meurtre symbolique en ce que cette vision a été tuée avec lui». Il poursuit : «Cet Etat n’a jamais cessé de tuer : Krim, Khider, Benyahia... ou encore le jeune Khemisti qui, dit-on, a été assassiné par une police étrangère, d’un pays arabe ‘frère’, dans le Parlement algérien, avec l’aval des dirigeants algériens... Mais il n’y a pas que Abane qui a été assassiné, tous les héros de la guerre d’indépendance l’ont été dès l’entrée de l’armée des frontières sur le territoire national, notamment en inscrivant sur les murs ‘un seul héros, le peuple’, un slogan repris aujourd’hui par toute la jeunesse algérienne, fièrement, et en ignorant son origine.

Mais Abane n’est pas le plus oublié de tous, Abderrahmane Farès, Jean Amrouche, Ferhat Abbas le sont plus. D’autres figures, à l’image d’Ibn Badis, sont récupérées par l’Etat et le peuple préfère les insulter en ayant pour seul argument les bribes d’histoires qu’il glane ici et là...» Bien que Abane Ramdane ne soit pas apprécié à l’unanimité, il n’en demeure pas moins qu’historiens, famille révolutionnaire et camarades de l’époque (malgré les divergences) voyaient en lui le héros incontestable, l’homme incompris, le visionnaire, etc.

Sur Abane Ramdane, Ferhat Abbas écrit, dans L’Indépendance confisquée (éd Flammarion, p.188-189) : «Il a eu le grand mérite d’organiser rationnellement notre insurrection en lui donnant l’homogénéité, la coordination et les assises populaires qui lui étaient nécessaires et qui ont assuré la victoire.» Alors que Hocine Aït Ahmed le décrit comme «un véritable animal politique et un organisateur expérimenté. Il n’avait pas besoin de son intuition de mathématicien pour, en premier lieu, identifier le sens du problème prioritaire et urgent : l’absence de vision et de stratégie politiques et, en deuxième lieu, pour mettre en place les structures cohérentes destinées à soutenir la dynamique populaire».


AGENDA

D’après Mustapha Hadni, militant politique de gauche, Abane Ramdane avait «l’esprit de décision», c’est ce qui le rendait «fascinant aux yeux des militants et lui donnait un charisme exceptionnel. Il était autoritaire et jacobin. Son franc-parler le desservait terriblement, sa propension à la franchise, parfois brutale et, à la limite, vexatoire, posaient problème à ses collègues au niveau de la direction du CCE et du CNRA.» Mustapha Hadni rappelle que dès sa sortie de prison, en janvier 1955, après avoir purgé cinq années pour appartenance à l’OS, il incorpore et intégra le FLN. A cette époque, la direction du parti était pratiquement décimée : Bitat arrêté, Ben Boulaid et Didouche Mourad morts au champ d’honneur, Boudiaf à l’extérieur. Il ne restait que Ben M’hidi et Krim sur du territoire national.

«Abane ne cessait de réfléchir à la suite à donner au Mouvement de libération national. En compagnie de Ben Khedda, il arrêta un agenda pour une série de consultations avec la classe politique. Tour à tour, les partis et les personnalités sont reçus. Abane, par son génie et ses visions politiques arrive à convaincre ses hôtes de la nécessité de dissoudre temporairement leur parti et rejoindre individuellement le Front de libération national. Excepté l’échec des négociations avec le MNA, les consultations furent un véritable succès !» dit-il en soulignant qu’en réalité, Abane préparait une rencontre nationale qui devait regrouper «toutes les forces nationales».


LIQUIDATION

«C’est grâce à la réflexion, l’engagement, le savoir-faire et l’entente du duo Ben M’hidi-Abane que le Congrès de la Soummam était une grande réussite. Il avait consacré la primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur et de surcroît, posé les jalons et les fondements de l’Etat-nation, donnant naissance à la première République démocratique et sociale, l’âme de Mouvement de libération national, loin des tentations militaristes», évoque Mustapha Hadni, tout en s’interrogeant sur ce qui reste du Congrès de la Soummam. Depuis la réunion du CNRA qui s’est tenue au Caire en août 1957, qui avait débouché sur le renversement des résolutions du Congrès de la Soummam, particulièrement la primauté de l’intérieur sur l’extérieur et du politique sur le militaire et, par voie de conséquence, la mise à l’écart et la marginalisation de son promoteur, en l’occurrence Abane Ramdane. S’ensuivit, en décembre 1957, «sa liquidation physique par les militaristes», rappelle Mustapha Hadni.

«Cet acte abject venait d’inaugurer une série de coups d’Etat et de putschs dont les répercussions négatives sont visibles à ce jour. Pis, les putschistes qui se sont succédé au pouvoir, au fil du temps, ont érigé le régionalisme, le clanisme et le tribalisme en mode de fonctionnement.» Pour sortir de l’impasse, Hadni pense qu’«aujourd’hui nous devons, par devoir de lucidité, plaider et travailler pour réinventer le militantisme, semer davantage les graines du projet de Abane pour qu’elles soient répandues dans notre société.

La concrétisation de la vision d’une Algérie démocratique et sociale, où le peuple serait seul détenteur du pouvoir, n’est pas pour demain. L’accouchement d’un projet de société, n’est t-il pas la résultante d’un travail qui s’étale sur plusieurs générations ? Pourtant, la situation internationale sur le plan géopolitique et stratégique doit interpeller tous les acteurs politiques et les consciences nationales de la nécessité de faire aboutir ce projet afin d’éviter tout danger de dislocation de notre pays, pour que l’Algérie reste une et indivisible ! N’est-ce pas justement le rêve de Abane», s’interroge-t-il.

PROVIDENTIELS

Abane Ramdane est également au cœur de procès intentés à la mémoire et à l’histoire. Des haines surgissent, des blessures prennent la place de la vérité, ou des vérités. Dans un article publié en 2014, l’universitaire Ahmed Cheniki pensent qu’il existe, évidemment, des blessures et qu’elles «doivent aujourd’hui être dites avec courage par des mémorialistes ou des historiens qui s’étaient jusqu’à présent dissimulés derrière des rideaux idéologiques et des considérations subjectives.

Ce n’est pas en tentant de refaire l’histoire à sa mesure que les choses deviendront transparentes. Ainsi, quand d’anciens ‘amis’ de Abane, qui ont observé le silence après sa liquidation, se mettent aujourd’hui à refaire surface, il y a trop de dessous et de divergences politiques qui marquent l’itinéraire. Amirouche, Kafi, Lotfi, Ben M’hidi et Abane, comme les autres, croyaient en ce qu’ils faisaient.»

Sortir le martyr de son utilisation purement symbolique, c’est aussi là une voie à exploiter, selon Abderezzak Adel, professeur à l’université de Khenchela et ex-porte- parole du CNES. «Nous avons tendance à fabriquer des personnages légendaires, des sortes d’hommes providentiels pour masquer quelque part notre impuissance à construire une réponse à l’impasse politique, identitaire et culturelle d’aujourd’hui. Le martyr est réveillé pour des enjeux qui le dépassent.»

Faten Hayed ( source el-watan)

Tag(s) : #HISTOIRE

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