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BENJAMIN STORA, HISTORIEN, À L'EXPRESSION "Il y a toujours eu une méfiance envers les élites"

L'Expression: Une élite intellectuelle s'est formée durant la lutte pour l'indépendance? Quel a été son véritable impact au sein du Mouvement national et surtout quelle vision le peuple entretenait vis-à-vis de cette élite?

Benjamin St
ora: Le Mouvement national algérien avait une rupture avec les élites traditionnelles et assimilatrices qui n'étaient pas, quant à elles, engagées dans le processus indépendantiste. C'était, il faut bien le dire, les plebiards, c'était les jeunes qui étaient en rupture familiale et socialesssssss. Eux, ils voulaient s'engager dans une voie radicale, une voie révolutionnaire qui était à ce moment-là, l'Étoile Nord-africaine.
Aussi, faut-il le noter, l'Étoile Nord-africaine que ce soit en Algérie ou en France était dépourvue d'intellectuels. Car à l'époque des années vingt et trente, le peu d'intellectuels qui pouvaient exister, oscillaient de choisir entre la France et le nationalisme. Les intellectuels n'étaient pas fixés précisément sur le nationalisme et ses valeurs. Là, je parle, bien entendu, de la petite et jeune élite composée foncièrement de pharmaciens, de médecins, instituteurs... etc. Au cours de ces années-là, tout au début du mouvement nationaliste, ces intellectuels étaient sur une stratégie politique qui était celle de l'assimilation, une stratégie qui était déjà à cette époque-là assez révolutionnaire.
Ils réclamaient, sous le statut de l'indigénat, l'égalité politique. Par contre, les nationalistes, quant à eux, réclamaient la rupture. Donc depuis le début, il y avait ce fossé de méfiance des nationalistes algériens vis-à-vis des intellectuels qui ne regardaient pas vers eux. Aussi, faut-il le souligner, les intellectuels n'avaient commencé à rejoindre les rangs du nationalisme indépendantiste qu'à partir des événements tragiques du 8 Mai 1945. Et quand ils avaient rejoint ce mouvement, ils se sont retrouvés isolés et refoulés, car il y avait toujours cette méfiance qui les séparait les uns des autres. C'est pour cette raison qu'ils avaient mis trop de temps pour se fondre dans le Mouvement indépendantiste. Et puis, l'élite était surtout du côté de l'Udma, bien plus que du côté du PPA.

Donc, le ralliement tardif des intellectuels au mouvement nationaliste a engendré cette attitude de méfiance chez les populations?
A cette méfiance, s'ajoute un grand problème qui s'est nourri et développé pour donner naissance à un discours contre l'élite, c'était un drame. Et c'est devenu un discours anti-intellectuels du peuple, toutes tendances confondues. Notons également que le ralliement tardif des intellectuels au mouvement indépendantiste a développé le discours anti-intellectuel. Il y avait aussi chez le peuple un discours qui s'est construit sur la ruralité algérienne qui, comme seul critère, faisait l'authenticité. Mettons à ce titre l'exemple portant sur la ruralité ou la paysannerie qui manifeste une nette et profonde méfiance vis-à-vis de la ville, c'est-à-dire vis-à-vis des élites urbaines. Il y avait surtout une certaine croyance et une certaine foi que la pureté et l'authenticité ne viennent que de la campagne et de la montagne. Et malheureusement, cette dimension, cette pensée ne s'est pas effacée après l'indépendance de l'Algérie, elle est bien au contraire devenue plus visible et s'est manifestement entretenue.
On remarquera cela de manière plus claire, notamment durant les années de Houari Boumediene qui, faut-il le dire, a mis à l'écart et évincé un bon nombre d'intellectuels, notamment les francophones. Et cela est valable aussi pour les religieux qui voient d'un mauvais regard l'élite francophone désignée de collaboratrice par le discours purement populiste de Boumediene et des religieux, qui eux aussi font du populisme un cheval de bataille. Et puis cela est hérité de la vieille méfiance populiste entretenue à l'égard de l'élite. C'est ce populisme qui a fait et qui fait encore ce qu'on appelle aujourd'hui «le système». Un système qui se nourrit de la méfiance et qui fait du populisme une constante très forte en Algérie.
Et ce discours populiste de Boumediene et des religieux ne correspondait pas avec le contexte et il n'était pas en prise avec la réalité sociale algérienne. Car l'Algérie est, en fait, un pays déstructuré sur le plan social, culturel, linguistique et même historique. Ainsi, les élites ont été marginalisées, emprisonnées, voire dans des cas assassinées. A partir de là, le discours qui va s'enraciner c'est le discours du peuple, homogène, dressé contre l'élite qui est désignée de collaboratrice surtout que cette dernière ne s'est pas orientée dans le carcan «nassérien» et celui de la nation arabe.

L'isolement des élites sest perpétué bien après l'indépendance...
Donc avec Boumediene on assiste à un système construit sur le populisme et qui repose sur la grandeur de la révolution qui bénéficie d'une aura et d'une légitimité assez large et soutenue. C'était l'ivresse de la grandeur. Il manifestait un sentiment de superpuissance pour imposer son pouvoir avec des choix politique, économique et stratégique complètement aventuriers. Sous la présidence de Houari Boumediene les batailles de l'arabisation prennent un aspect idéologique. Le ministre de la Culture déclare: «La France a tué la culture algérienne et en la coupant de toute sève vivifiante et en la tenant en dehors du moment de l'Histoire. Il s'agit-là d'un véritable assassinat.» La nouvelle conception est: «Du passé faisons table rase.»
Le bilinguisme étant considéré comme «circonstanciel», l'Algérie refuse de s'associer à la francophonie et lui oppose l'usage de la langue arabe. Cependant, l'arabe littéraire reste une langue «étrangère» pour la majorité des Algériens. Une partie de l'élite francophone est liquidée et marginalisée. Pour lui, il construisait un Etat, lequel n'existait pas auparavant. Refus de tout ce qui est occidental symbolisant le colonialisme dans le discours au peuple. Orientation vers l'arabisme total de l'Algérie et entretien des relations avec le bloc Est par opposition à l'Occident, car pour le régime qui s'est établi depuis l'indépendance, un régime comme on dit communément en Algérie, prend tout ce qui vient de l'Occident comme élément déstabilisateur, et antinational, d'où est née l'expression de la «main étrangère». Beaucoup d'intellectuels ont été victimes de cette attitude et comportement de rejet et de refus, voire désignés de pro-Occident, l'Occidental faisant l'image du colon dans la mémoire collective. Et puis, il y a également une large ouverture des portes pour l'islam politique.

Peut-on légitimement dire que cette méfiance a été entretenue pour donner une légitimité au pouvoir en place?
Après, oui, il y en avait beaucoup effectivement qui ont payé de leurs vies l'anti-intellectualisme, surtout ceux-qui sont arrivés en pleine guerre. Ainsi, en 1956, beaucoup d'étudiants avaient rejoint la guerre, les nationalistes du PPA se méfiant d'eux et les soupçonnaient de travailler pour la France, qui biensûr par sa bataille psychologique avait diffusé des informations et propagandes au sujet des étudiants-là. C'était surtout lors de la fameuse histoire de «la Bleuite», qui a fait des dégâts parmi ces étudiants-là, notamment du côté de la Kabylie. Et cette violence radicale menée par les nationalistes indépendantistes contre les intellectuels renseigne amplement sur le vieux fond anti-intellectuel à l'intérieur du Mouvement national. Un drame qui se transmit malheureusement même à travers le temps. C'est dire que le drame ne date pas d'hier.

Par Kamel : LAKHDAR-CHAOUCHE ( source l'expression )

Tag(s) : #HISTOIRE

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