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Si Mohand Ou Mhand, l’amour et la révolution (I)

La tombe de Si Mohand Ou Mhand à Asqif n Tmana. En arrière plan, on voit la chaîne du Djurdjura barer l'horizon.

Ecorché vif, le cœur meurtri et l’âme aux abois, Mohand verra son père fusillé devant ses yeux incendiés par l’horreur, captif de la horde coloniale criminelle. Lui-même ne fut sauvé du peloton d’exécution que par l’amour de la fille de l’officier préposé au meurtre des Kabyles résistants.

Sur la prière larmoyante de sa fille amoureuse, le capitaine Ravès avait estimé le meurtre du jeune poète inutile ! Mohand sauvé de la mort par l’amour retrouva la liberté. Il avait vingt ans. Oubliera-t-il un jour la violence mortelle exercée sur les siens par l’inquisition coloniale, et cet amour, in extrémis, venu le sauver ? Mort – amour, le rapport constituait une dialectique intrinsèque à laquelle il lui fallait trouver une signification et un exutoire pour que sa peine fructifiât la vie et donnât à ses ailes d’aigle blessé du sens et de l’énergie.

Ce choc initiatique nourri de mort, d’amour et d’exils, dans les premiers temps de sa vie, le projettera sur les chemins de galère où l’adversité coloniale le guettait à chaque instant et en tous lieux.

1.- Résilience et rejet de l’ordre colonial

Mohand sentait peser sur ses frêles épaules le poids de la colonisation s’ajoutant aux interdits, aux règles drastiques dans une société enserrée jusqu’à l’étouffement dans des traditions tyranniques. L’occupation française va exacerber le besoin de se libérer des carcans de cette société pudibonde qui a perdu ses ressorts et montré ses faiblesses face à l’occupation française. L’esprit de rébellion puis d’insoumission contre toute organisation, contre tout ordre, toute loi se forgera dès l’enfance, la poésie lui en donnera la force et la méthode.

Mohand entamera sa longue marche simultanément à la création poétique dans une interminable mouvance féconde, une remise en cause permanente à travers les méandres de sa société en démantèlement accéléré. Sa poésie évolutive et adaptée à toute nouvelle situation, portait la douloureuse vérité de l’emprise de la colonisation mortifère, renouvelée au quotidien. Ses vers magiques nourrissaient la prise de conscience populaire et donnait une direction et du sens à toutes les luttes citoyennes.

Le refus d’une fonction dans l’administration coloniale pourtant omnipotente alors qu’il avait les qualifications requises pour vivre tranquillement dans la nouvelle classe moyenne caractérisera la conduite de Si Mohand et son rejet réel de l’ordre colonial, même dans le moindre contact. Sollicité par les tenants de l’entrisme politique et de la ligne collaboratrice, voire assimilationniste, pour exercer comme clerc de tribunal, traducteur dans les mairies ou au moins enseignant de Coran dans les écoles villageoises, il déclinera toutes les invitations de cette nature préférant vivre de sa poésie et du contact fécond avec les hommes restés dignes de la culture des ancêtres.

A l’évidence, il ne partageait rien avec cette nouvelle classe née de la servitude vis-à-vis de la colonisation et de la répression des résistants paysans. A l’instar des tribus Makhzen sous la colonisation turque, les serviteurs de l’occupant français se recrutaient dans les anciennes catégories sociales sans fierté habituées aux basses besognes.

Lqeṛn agi isserhab Ce siècle est terrifiant

Degs rebḥen leklab il enrichit les chiens

Taṛẓem a wlab babllah et brise les nobles poètes

Si Mohand donnait l’exemple du rejet du nouvel ordre par sa propre personne. Sa conduite au quotidien témoignait de la résistance à l’installation des nouvelles valeurs sociales prenant forme autour de l’argent et des nouveaux possédants ! Il choisira le mouvement comme mode de vie et le refus de s’établir et de se fixer socialement dans la configuration imposée par l’occupant français avec ses moyens modernes quelque fut leur degré d’utilité et d’efficacité.

Le refus de s’inscrire à l’Etat civil, de se faire prendre en photo et ne jamais avoir de carte d’identité, constituait un défi majeur pour l’administration coloniale. Il évitait de prendre les moyens de transports coloniaux, de loger dans les hôtels citadins où pourtant les serviteurs de l’occupant français l’invitaient utilisant ses penchants pour l’alcool et les jolies filles comme appât. Pareille conduite confirme son haut niveau de résilience. Si Youcef Oulefki contemporain du poète, en témoigne dans son récit rapporté par Mouloud Feraoun : "Quand j’ai connu Si Mohand, c’était un homme de grande taille, brun avec des yeux marrons, au regard à la fois ironique et vif. Il portait une barbiche noire à peine grisonnante. C’était un grand marcheur. Il ne montait jamais en diligence, train ou automobile, non par crainte du danger, mais par esprit d’indépendance. L’un des traits dominants de son caractère était la curiosité. Il demandait des détails sur les pays qu’il traversait, sur les gens, sur les mœurs ! Il voulait tout savoir !"

2.- La terre et la femme

La terre et la femme sont dans une dialectique fondatrice de la pensée de Si Mohand constituant toutes les deux la nourriture permanente de sa sensibilité. Marcher pieds nus pour sentir la poussière, prolonger le contact et l’illusion de la réappropriation de la terre des ancêtres, le sentiment de lutter contre la dépossession, retissait dans le cœur du poète le lien avec les entrailles de notre mère la terre. Akal, la terre, notre dernière destination, était indissociable des ancêtres Akal N lejdud, la terre des ancetres ! - Pas d’ancestralité et de continuité culturelle et identitaire sans le lien à la terre - Et dans l’imaginaire kabyle habitant l’ame de Mohand, l’ancêtre mythique était une femme, Yemma-s n ddunit, la première mère du monde, notre première genitrice, celle qui fonda la société berbère matriarcale et matrilinéaire.

Si Mohand parlait à la terre comme on parlerait à un humain et la conjurait de garder intacte le visage de la bien -aimée. Son haut degré de respect de la terre qu’il déifiait comme le faisaient les ancêtres dans leur cosmogonie ancienne et de la femme qu’il vénérait et sans laquelle la vie ne valait sûrement pas d’être vécue, est illustré par ce poème associant la femme et la terre dans le rapport de Lanaya, un concept bien kabyle qui fantasme le refuge protecteur de la beauté éternelle.

Temmut taɛzizt ur nemẓiṛ Morte est mon aimée sans que nous nous soyons revus

Lmut att textiṛ La mort l’a choisie

Rebbi iteddu di nneqwma Dieu aime nous contrarier

Ay akal ur ttettɣeyiṛ Terre, n’altère pas sa beauté

M laɛyun n ṭṭiṛ la fille aux yeux de faucon

Taɛfumt as a lmuluka Anges pardonnez lui ses ecarts

D aẓawali ur teḥqiṛ Elle ne meprisait pas le fils de Boheme

D yeli s n lxiṛ la fille au grand coeur

Meḥṛumet si ǧahenama n’ira jamais en enfer.

Dans de nombreux autres poèmes, il réclamait carrément la liberté pour la femme notamment du choix de son époux. En appelant à l’ancetre symbolique, donc à la conscience locale, il demande expressément que l’on laissat la femme choisir son amoureux.

Nekwni nheddar d awalen Moi je n’ai que les mots

Keč č gzem-d imraren toi prends la decision

Taqcict attaɣ win tebɣa la fille epousera celui qu’elle aime

3. Reformer la société kabyle archaïque

La poésie avait ses espaces dans la société Kabyle construite sur l’utilité extrême! La terre ingrate ne donnant pas assez de nourriture, aucune activité pouvant distraire l’homme et la femme n’était tolérée, du moins en apparence. La sexualité – le plaisir de la chair- et tout ce qui y conduisait comme la poésie paillarde, les rituels de magie … ne servant pas la reproduction et la cohésion du groupe, était banni.

La poésie amoureuse, le texte érotique, avait la montagne et ses immenses pacages comme espace d’expression et les bergers gardiens du cheptel villageois collectif «Ajemmaɛ» ou des troupeaux en transhumance «Aqwḍaṛ» comme adeptes experts et transmetteurs ! La poésie épique, le récit religieux, la narration prosaïque proche du conte étaient permis dans les moments de répit et les haltes festives paradoxalement nombreuses. Les poètes organiques chargés traditionnellement de la diffusion de cette littérature orale du genre toléré étaient nombreux, chaque village en comptait au moins un ou deux.

Si Mohand Ou Mhand se chargea de révolutionner cette société demeurée immobile durant des siècles, de faire éclater les ultimes serrures pudibondes de la cité kabyle déjà en ruines sous les coups de boutoir de l’occupation française ! Cette société fermée devait s’ouvrir, la culture et précisément la poésie, en sera le trousseau de clés pour toutes ces portes verrouillées de l’intérieur ! La colonisation lui en donnera l’occasion tragique mais féconde. Sans famille, sans bien, sans repères, Si Mohand ira chercher un protecteur dans les croyances ataviques profondes : il adoptera un Esprit totémique, un ange tutélaire qui portera la responsabilité de ses dires ! Si Mohand parlera et l’ange fera les vers et les rimes ! Quelle invention magique !

Depuis la rencontre de Si Mohand avec l’ange devant une source, le poète et son ange-gardien pouvaient dire tout ce qui leur passait par la tète et spécialement ce qui était jusqu’alors interdit : la poésie amoureuse, le verbe paillard, mûr et suggestif, l’érotisme jusqu’alors cantonné dans l’imagination. L’ange ouvrait au poète tous les espaces interdits. Si Mohand ne se privera plus alors de s’attaquer aux tabous les plus tenaces, aux archaïsmes les plus rétrogrades et au passage il démolira par un verbe incisif et tranchant les nouveaux serviteurs de la colonisation.

Le poète se donna une mission claire au prix de sa vie – il fera l’objet de maintes tentatives d’empoisonnement, mais l’ange veillait – : Ouvrir à la poésie les espaces interdits, combattre la soumission et l’allégeance ; créer la conscience et le besoin de liberté, soutenir les révoltés, les insurgés, les humbles par le verbe réparateur, accompagner les exilés, les candidats à l’exode par une littérature orale aliment de résistance aux épreuves mortifères inhabituelles. Tel était entre autres, le devoir du poète convaincu d’être chargé d’une mission anticoloniale multidimensionnelle. La démarche était d’adopter une position militante dans la conduite de l’élite intellectuelle par la sauvegarde des espaces solidaires de création culturelle, de la libre pensée anticléricale, de la pratique de la laïcité ancienne dans le village. Conscient que la colonisation française venait de lancer un processus irréversible de démantèlement des tribus et de «libération» de l’individu comme force de travail corvéable à vil prix , Le poète accompagnera ce processus par une poésie de résistance et de sauvegarde de la mémoire culturelle retenant les mailles du monde ancien contre le détricotage planifié de l’administration française du tissu social dans son univers cosmogonique ,son imaginaire ancien, ses traditions de solidarité et de consolidation de la pensée historique commune.

Briser les conduites anciennes, les adapter au contexte de l’occupation, conforter la femme - pivot de l’ordre villageois- dans ses luttes et ses résistances à la pénétration de l’esprit mercantile, rappeler sans cesse le primat du groupe sur l’individu isolé, se libérer du carcan religieux, aimer la femme, boire et fumer. (A suivre)

Par Rachid Oulebsir ( source Le Matindz)

Tag(s) : #HISTOIRE

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