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Public absent ou théâtre en crise

De tout temps en Algérie, et depuis toujours, à chaque fois que le théâtre ne trouve pas son expression, il accable le public en lui reprochant son absence et son manque de culture. C’est parce que le public n’est pas là et qu’il est ignorant que je ne peux pas faire du théâtre. Mais c’est se poser le problème de l’œuf et de la poule…

Il est vrai que le public algérien est difficile à intéresser, parce qu’il a une vie complexe et compliquée. Le public algérien ne vit pas une tragédie, il la porte ! S’il trouve un théâtre qui porte sa tragédie et le soulage de son malheur, par l’intelligence, par l’humour, croyez-moi qu’il y courra et payera le prix qu’il faudra.

Le public lui-même pleure ce manque de théâtre, il pleure sa propre absence du théâtre, il pleure parce qu’il se sent seul face à son malheur. Il n’est ni porté politiquement par les gouvernants ni intellectuellement par les artistes. Par ailleurs, je sais que la vie d’artiste est aussi tragique que celle du peuple, puisque nous ne sommes que les enfants de ce peuple.

Mais l’absence du public des théâtres n’est autre que notre absence. Notre rôle est d’apprendre à défendre notre présence face aux politiques, aux institutions, aux censeurs. L’art justifie sa présence, mais en aucun cas il ne peut expliquer son absence. L’art doit exister par-dessus et à travers toutes les contingences qui lui sont imposées.

L’art est avant tout dépassement ! L’art est une énergie qui illumine la scène, qui attire le public et qui fait reculer les censures. Cette énergie s’appelle le Talent. La responsabilité de l’artiste est d’aiguiser son talent envers et contre tout. Si cela est fait dans les règles de l’art, le public, du haut de son alphabétisme, du haut de sa détresse, saura le reconnaître et viendra nous applaudir. Artistes ! La meilleure façon de réussir est d’être d’abord respectueux du public et de ne pas lui jeter la pierre.

Notre rôle est de lui dégager la route de toutes les pierres qui l’encombrent et il viendra vers nous et il nous reconnaîtra. Si nous sommes maîtres de la scène, il sera pour nous le maître de la salle. Mais ne voulant pas accabler à mon tour les artistes, je dirais que la responsabilité de l’Etat n’est pas tout à fait négligeable. Je suis de ceux qui par principe croient que la culture doit être gérée par les hommes de culture et indépendamment de l’Etat. Mais quand il existe un ministère de la Culture, son rôle minimum est de promouvoir une culture nationale, c’est-à-dire développer la formation, rénover les infrastructures, améliorer les équipements, développer les aspects juridiques pour protéger l’artiste, etc.

Pendant ces dernières décennies, le ministère a opté pour une politique d’importation de la culture pour combler le déficit de la production intérieure au lieu de créer les conditions nécessaires au développement et à l’épanouissement d’une culture nationale. Il créa même des festivals d’où la production nationale était absente. La crise du théâtre d’aujourd’hui n’est que la conséquence de cette politique.


Par Slimane Benaïssa : dramaturge et écrivain (source: el-watan)

Tag(s) : #CULTURE

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