Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Frédérique Devaux Yahi, auteure et réalisatrice, à “Liberté”

“Il faut créer un enseignement d'art, en général, et de cinéma, en particulier

Frédérique Devaux Yahi est réalisatrice et maître de conférences à Aix-Marseille Université. Après une longue et dure rupture avec l’Algérie, elle renoue peu à peu avec ses racines en revenant de temps en temps à Béjaïa (Bgayet), son village natale, pour, entre autres, donner des cours bénévoles sur le cinéma et la réalisation. Cette année, elle a publié l’ouvrage De la naissance du cinéma kabyle au cinéma amazigh (éditions l’Harmattan), dans cet entretien l’auteure revient sur son livre et le 7e art algérien.

Liberté : En mars dernier, vous avez publié, chez les éditions l’Harmattan, De la naissance du cinéma kabyle au cinéma amazigh, un ouvrage de référence sur le cinéma amazigh, en général, et kabyle, en particulier.  Comment vous est venue l'idée de ce livre ?
Frédérique Devaux Yahi :
J'ai eu envie de partager mon savoir des deux côtés de la Méditerranée, car je pense être privilégiée. D'une part, d'origine kabyle par mon père (d'un lointain village de Haute-Kabylie), j'ai eu accès aux plus hauts diplômes de l'université française. D'autre part, je sais que les Européens, en général, les Français, en particulier, ne connaissent rien aux coutumes kabyles, à la culture de ces régions. J'ai donc eu envie d'écrire un livre qui rassemble ces divers savoirs, d'une part, sur la culture kabyle, d'autre part, sur l'analyse d'images et de sons.
J'ai axé mon étude sur les trois premiers longs métrages kabyles sur pellicule et en 35 mm La colline oubliée de Bouguermouh, La Montagne de Baya de Meddour et Machahu de Hadjadj, tout en faisant en sorte que l'ouvrage s'adresse à tout le monde. J'ai écrit le plus simplement possible, avec des mots simples que tout le monde peut comprendre. Et puis j'aimais ces trois films et j'avais envie de les faire connaître. En 2010, j'ai arrêté de donner des cours à l'université de Bgayet où j'ai pu constater sur  le terrain combien manquait en Algérie une culture de l'image et des sons, et je me suis mise à écrire ce livre, ce qui est une autre façon de divulguer des connaissances et une pensée.

Etait-il facile de se documenter sur le sujet ?
Non, à ma connaissance il n'y rien d'autre sur le sujet à part un petit ouvrage sur La colline oubliée. J'ai donc dû rassembler tous les articles sur les trois films, les écrits des auteurs, etc. ; puis rencontrer Bouguermouh, Hadjadj et la fille de Meddour, pour me mettre ensuite à la tâche.

Que pensez-vous du cinéma algérien d'aujourd'hui, en général, et du cinéma amazigh en particulier ?
Je pense qu'un cinéma ne peut vivre que s'il est soutenu, comme un enfant ne peut s'épanouir qu'avec l'amour de ses parents. Or, un pays où le cinéma n'est pas considéré ne peut pas produire de grandes œuvres, et c'est bien dommage. Mais il y a des tentatives qui, je l'espère, auront tout le succès qu'elles méritent (voir la mise en place d'un espace de post-production par Hadjadj, par exemple).  Quant au cinéma kabyle, amazigh pour être plus large et précise en même temps, il y a beaucoup de documentaires, mais selon moi, moins de talents que de prétendants au label d'auteurs. On retrouve ensuite ces films mal encapsulés dans des DVD vendus à la sauvette sur les trottoirs, ce qui, là aussi, déconsidère complètement le cinéma qui est un art et pas un savoir-faire, une simple mise bout à bout de plans et d'informations. Mais il faudrait prendre le problème à la base, c'est-à-dire créer un enseignement d'art en général, de cinéma en particulier. La mise en place de telles structures de propagation du savoir a permis au cinéma marocain d'avoir la première place, quantitative et qualitative, par rapport au cinéma des trois pays du Maghreb. Donc, je pense qu'il faudrait repenser l'ensemble de la chaîne opératoire et mettre en place les structures nécessaires à un apprentissage du cinéma. Et puis, il n'y a pas de marché intérieur pour le cinéma, pas de salles…

Avez-vous participé au festival du film amazigh itinérant avec le HCA ? Que pensez-vous de l’édition actuelle, du fait qu'il ne se soit plus délocalisé dans différentes villes et villages ?
Oui, je suis allée plusieurs années assister aux séances de ce festival. J'y ai présenté mes propres films, par exemple Entre deux rives, (je cois que c'était l'édition de 2004), qui raconte l'histoire de mon père émigré, en couple avec une Française, ma mère, et combien cela a été douloureux pour tous, à commencer pour la nombreuse fratrie dont je suis l'aînée. Je regrette en effet profondément que le festival ne soit plus itinérant, car la culture ne vaut que si elle est partagée par tous.
Et la faire “promener” était une excellente idée qui enrichissait chacun des participants et surtout permettait à des publics très variés d'avoir accès à des films qu'ils ne pouvaient pas voir ailleurs. La culture doit aller vers ses publics et pas l'inverse, en tous cas en Algérie où il est déjà difficile d'expliquer que la culture existe et en quoi elle est utile à l'humain. Rester sur place, n'est-ce pas une manière de s'institutionnaliser ? A méditer… !

Prochainement vous allez participer au Festival du cinéma d’Agadir…
C'est un festival annuel (même s'il n'a pas eu lieu pour des raisons diverses certaines années), dans lequel sont montrées des œuvres amazigh. Très bonne ambiance et beau partage. Cette année, outre que je vais y présenter mon livre puisqu’il contient des pages sur le cinéma berbère marocain et en particulier ceux de feu Mohamed Mernic, le pionnier. Je fais partie du jury, ce qui est toujours pour moi une tâche délicate où il faut prendre ses responsabilités par le simple fait qu'au final, il faut choisir, et donc forcément écarter parfois des œuvres méritoires, ce qui peut être un déchirement !

Après la parution de ce livre, vous avez repris vos activité ...
J'ai poursuivi mon enseignement et mes recherches en tant que maître de conférences, donc j'enseigne à l'université ;  j'écris des textes sur le cinéma, souvent sur les œuvres du Maghreb d'ailleurs ;  j'accompagne mon livre ;  je continue mes films, notamment mes documentaires sur les artistes de recherche ;  tout cela suffit à occuper mes journées partagées entre la France et la Kabylie.

Entretien réalisé par : Samira Bendris ( source liberté)

Tag(s) : #CULTURE

Partager cet article

Repost 0