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Myriam Aït Aoudia, auteure de l’enquête sur l’expérience démocratique en Algérie

“L’instauration du pluralisme partisan était imprévisible”

Auteure d’une enquête exclusive intitulée “L’expérience démocratique en Algérie (1988-1992). Apprentissages politiques et changement de régime”, Myriam Aït Aoudia, maître de conférences en sciences politiques à Sciences Po Bordeaux et chercheure au Centre Émile-Durkheim (CNRS, Université de Bordeaux), revient dans cet entretien sur l’analyse qu’elle a faite de l’expérience démocratique en Algérie entre 1988 et 1992. Son livre, une référence dans l’analyse sociopolitique de cette période, a été présenté dans plusieurs rencontres scientifiques et littéraires.

Liberté : Dans votre livre, à propos des événements d’octobre 88, vous réfutez l’existence d’un lien mécanique entre cette expression violente d’un “ras-le-bol” social et la volonté de changer le régime. Ces événements étaient-ils le fruit d’une manipulation du régime ?
Myriam Aït Aoudia : Il peut y avoir des tentatives de manipulation, mais elles échappent le plus souvent à leurs initiateurs. Et la théorie du complot nous empêche de voir les engagements sur le terrain. S’agissant d’octobre 1988, j’insiste sur les nombreuses mobilisations de soutien aux émeutiers : de militants islamistes, de militants berbéristes, de collectifs d’avocats, d’universitaires, de médecins, d’étudiants, etc.
Ces groupes ont affirmé haut et fort que les émeutiers étaient des victimes qui se révoltent contre un système inique, et qu’il fallait donc y répondre par des réformes politiques. C’est essentiel, car au départ les émeutes n’étaient pas politisées. Pour le gouvernement, le FLN et l’armée, les émeutiers étaient des voyous, sans objectif politique proprea. Deux conditions ont été nécessaires pour que les émeutes produisent des réformes.
D’une part, les émeutes ont donc été politisées par des acteurs extérieurs, politiques. D’autre part, l’existence au sein des instances du pouvoir de responsables capables de saisir cette politisation pour imposer un projet de réformes institutionnelles, comme c’était le cas en 1988 du groupe de hauts fonctionnaires autour de M. Hamrouche. Cette analyse se vérifie aujourd’hui, puisque de nombreuses émeutes explosent en Algérie, mais les tentatives de diverses coordinations transpartisanes de les politiser échouent. Les émeutes restent cantonnées à une contestation sociale et économique. L’actualité montre bien l’absence de lien mécanique entre une explosion sociale et une libéralisation d’un régime.

Un remodelage de la vie politique nationale était alors engagé comme réponse aux événements. “Le pluralisme partisan” décidé était-il une restitution des différents courants et rapports de forces existants au sein du FLN, ou ce remodelage avait-il permis la légalisation d’une réelle expression politique représentative des forces existantes dans la société ?
L’instauration du pluralisme partisan était imprévisible et l’historiographie a tort lorsqu’elle affirme que la Constitution de février 1989, dont la paternité revient à M. Hamrouche, instaure le pluralisme partisan. S’il est vrai que cette Constitution remet en cause, dans sa lettre, les fondements du régime, la campagne a été étonnamment euphémisée : le FLN, les organisations de masse et le gouvernement ont publiquement affirmé que la Constitution n’instaurait pas le pluralisme partisan et qu’elle s’inscrivait au contraire dans la continuité du régime FLN. Ils rejetaient catégoriquement la fin du parti unique.
La catégorie “Association à caractère politique” était, soit minimisée dans sa portée partisane, soit ignorée. Tous les repères étaient donc brouillés. Deux événements vont radicalement transformer la situation. Premièrement, l’annonce de la création de deux partis quelques jours après la publication le 5 février du projet de révision constitutionnelle : le RCD, puis le FIS, dont les fondateurs, pourtant anciens opposants politiques, ne sont pas arrêtés. La situation est donc paradoxale, puisque le pluralisme partisan n’est pas officiellement instauré. L’audace des fondateurs de ces deux partis, que par ailleurs tout oppose, constitue un véritable coup de force pour la démocratisation du régime. Le second événement est l’annonce le 4 mars 1989 du retrait de l’armée des instances du FLN, au nom d’une lecture singulière de la Constitution.
En effet, la direction de l’armée explique que la Constitution reconnaît le pluralisme partisan à travers les associations à caractère politique, ce que récusent à l’époque le FLN et le gouvernement. C’est ce que j’appelle la “dépolitisation” de l’armée, ce qui peut étonner les lecteurs, mais que je développe longuement dans mon livre.
Ce retrait de l’armée du FLN fait l’effet d’une bombe au sein du gouvernement et du FLN qui affirment publiquement que le pluralisme partisan n’est pas mis en place ! Quelques semaines plus tard, le FLN et le gouvernement reconnaissent et annoncent enfin l’instauration du pluralisme partisan. Ils n’avaient pas d’autre choix après les coups de force, non coordonnés, du FIS, du RCD et de l’armée. Un nouveau régime pluripartisan est officiellement né. L’instauration du pluralisme partisan répond donc en partie à l’expression politique d’un réel engagement militant qui date au moins d’une décennie, je veux parler des berbéristes et des islamistes ; en partie à l’existence au sein des instances dirigeantes d’un courant réformateur ; et il répond enfin à la transformation de l’armée algérienne. L’instauration du pluralisme partisan était donc imprévisible, et ses causes multiples.
Des acteurs réputés anti-démocratiques, comme le FIS et l’armée, ont en fait favorisé la démocratisation du régime.

Vous expliquez que le changement du régime s’est manifesté par le passage d’une scène monolithique à une scène pluripartisane, avec comme animateurs des acteurs dépourvus de toute expérience partisane. Cela n’a-t-il pas participé à l’échec de l’expérience ?
Non, l’histoire des transitions démocratiques montre que l’absence d’expérience partisane et électorale n’est pas un handicap à la construction d’un régime démocratique. En Algérie, sans avoir d’expérience partisane, les responsables du FIS, du RCD, du FFS n’étaient pas pour autant dépourvus d’autres expériences qui seront très utiles sur la scène électorale. C’est le cas de toutes les compétences acquises pendant les années de militantisme sous le régime du parti unique : rédiger des tracts, rassembler des sympathisants, récolter de l’argent, faire des discours, etc. Je développe longuement cet aspect dans mon livre. L’apprentissage politique après 1989 a été parfois difficile et chaotique, mais les partis ne partaient pas de rien. Les réseaux militants qui précèdent l’instauration du pluralisme ont été activés pour construire les nouveaux partis et faire campagne. Ceux du FIS étaient particulièrement impressionnants grâce aux nombreuses activités caritatives et religieuses engagées depuis des décennies.

Le FIS qui avait ratissé large lors des élections locales de 90 était considéré, après sa victoire, comme un ennemi à abattre, alors que le processus était engagé avec lui. Sa légalisation n’était-elle pas un coup de force du régime ou d’un clan du régime pour préparer les ingrédients de l’échec de ce semblant d’ouverture ?
Le FIS n’était pas considéré comme l’ennemi à abattre après les élections locales de 1990, et sa légalisation en septembre 1989 n’a pas été un coup de force. Avant les élections législatives de décembre 1991, le FIS était accepté comme un adversaire légitime, bien qu’il fasse l’objet de nombreuses critiques sur sa radicalité et sur les actes de violences d’une partie de ses membres. Et il est clair que l’ouverture politique était réelle. Mes entretiens avec les responsables du FIS, du RCD et du FFS montrent que l’administration n’entravait pas leurs mobilisations. Les partis, la presse et les associations ont bénéficié d’une liberté d’action inédite à l’époque et jamais égalée depuis.

Pourquoi expliquer l’échec de l’expérience démocratique à travers, uniquement, l’arrêt du processus électoral et l’interdiction du FIS ? Et si le FIS avait pris le pouvoir, sans nul doute, il enterrera cette “parenthèse” démocratique et imposera un régime plus autoritaire que celui du FLN. Peut-on considérer cette thèse comme un échec du processus de démocratisation ?
Vous avez raison, c’est l’échec de quoi exactement ? Pour beaucoup d’Algériens, l’arrêt des élections a été salutaire en tant qu’il a permis d’empêcher un parti violent et anti-démocratique de prendre le pouvoir. Si échec il y a, c’est de ne pas avoir anticipé et freiné l’ascension politique de l’islamisme radical et l’intervention militaire de janvier 1992 aurait permis de barrer la route à une organisation dangereuse pour la pérennité du pluralisme partisan.
Tout le monde ne partage pas cette vision : pour d’autres, l’arrêt des élections législatives porte un coup grave au pluralisme partisan, car le FIS a légalement remporté le suffrage populaire. Il y a ici échec, car l’armée a injustement arrêté un processus démocratique et légitime.
Il y a donc deux visions opposées de l’“échec” de l’expérience démocratique. De sa légalisation en septembre 1989, jusqu’à la proclamation du résultat des élections de décembre 1991, le FIS était accepté comme un participant légitime au jeu politique et électoral. Aucun acteur d’envergure ne demandait sa dissolution. Si le FIS était très critiqué, il était accepté comme adversaire, ce qu’on oublie aujourd’hui.

 

Par Mohamed Mouloudj ( source liberté)

Tag(s) : #Terrorisme

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