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Saint-Augustin ou les appels trop têtus de l’Histoire

Saint-Augustin est souvent célébré ces dernières années en Algérie, au même titre qu’Albert Camus. Des colloques-hommages sont organisés un peu partout ; se trouvent parfois associés des structures officielles.

Ce type de personnage, extrêmement important, devrait, certes, être interrogé, questionné, sans être célébré, ce qui n’est nullement la fonction de l’espace universitaire. Comment peut-on expliquer ce retour de Saint-Augustin qui fut aussi revendiqué par les chantres du discours colonial représenté notamment par le courant algérianiste qui cherchait à relier l’Algérie avec le versant romain et méditerranéen ? Quelles sont les raisons qui ont empêché justement la célébration de ce personnage durant les premières décennies de l’indépendance et son absence dans la littérature du mouvement national ?
 

Saint-Augustin (354, Thagaste-Souk Ahras-430, Hippone-Annaba), philosophe et rhéteur, auteur prolifique, connu essentiellement par ses deux textes quelque peu singuliers, "La cité de Dieu", mettant en relief sa conception de la religion, de Dieu et du monde et "Les Confessions", un texte autobiographique, semble peu connu en Algérie où on s’arrête souvent à ses sermons religieux, à ses traités et à ses dialogues sur Platon. Sa philosophie, singulièrement traversée par les idées de Cicéron et des contours néoplatoniciens est fortement marquée par une lecture particulière du discours chrétien : il cite plus de 42000 fois l’ancien et le nouveau testament. Il pose la question de la grâce, élément conceptuel essentiel, met en relief l’idée de cogito et donne à cerner une conception peu commune du temps. Mais au-delà de ces réflexions philosophiques, on évoque très rarement le contexte historique, évacuant ainsi la dimension sociale et politique sans laquelle toute investigation serait peu opératoire.

Toute lecture essentialiste est peu crédible. Ainsi, celui qui oppose sa cité idéale, celle de Dieu à la cité terrestre faite d’imperfections, les "fils de la chair" et les "fils de la promesse" est sérieusement différent d’Apulée (né vers 123 à Madaure, actuelle M'daourouch, décédé probablement après 170), écrivain médio-platonicien, auteur de "L’Ane d’or" qui, lui, avait été traité de tous les noms parce qu’il était considéré comme un sorcier et thaumaturge, se revendiquant Numide. Saint-Augustin qui ne pouvait admettre le ton libre de ce philosophe-auteur qui a réussi à se défendre tout seul pour un délit de sorcellerie devant le tribunal, l’attaqua sérieusement dans un de ses textes intitulé «De civitate dei à la théorie des démons de «Du dieu de Socrate»». Le titre inaugure le protocole de lecture et donne à lire un texte d’ Augustin reprenant à son compte, deux siècles plus tard, les accusations contre Apulée tout en contestant sa liberté de ton et ses sorties singulières.

Les attaques contre Apulée semblent suggérer la présence d’un homme qui était, en quelque sorte, le lieu de légitimation des pratiques de l’occupant romain qui usa, à de nombreuses reprises, à des opérations de répression où furent liquidées de nombreuses personnes. Saint-Augustin et l’Eglise catholique accompagnaient l’Empire romain. Aussi, se transformait-il en porte-glaive idéologique de la colonisation romaine, appelant à réprimer les donatistes et les "circoncellions" dont l’unique délit était de contester les règles dominantes. Toute revendication sociale devait-être bannie d’un territoire où les ruptures étaient évidentes, les donatistes (L’Eglise était limitée à l’Afrique) dont une partie de leurs disciples étaient des autochtones contestaient l’ordre établi. Sur le plan philosophique, les donatistes défendaient l’idée selon laquelle la sainteté se trouverait au niveau de l’âme humaine alors que les catholiques considéraient que la structure ecclésiale serait au-dessus des individus.

Saint-Augustin était intraitable, proposant de régler le conflit entre les deux Eglises (donatiste et catholique) en optant pour la violence contre ses adversaires. Aussi justifie-t-il les attaques contre les donatistes et les "circoncellions" : "Pourquoi la violence privée serait-elle plus juste que la violence impériale ?". Il s’adressait ainsi aux magistrats qui jugeaient les donatistes et les "circoncellions" après leur insurrection contre les gros propriétaires et les fonctionnaires romains : "Veuillez ne pas vous départir de ces paternels sentiments qui vous ont porté à ne pas user de chevalets, d'ongles de fer, ni de flammes, mais simplement de verges pour obtenir l'aveu de si grands crimes. Les verges sont à l'usage des maîtres d'arts libéraux, des pères eux-mêmes et souvent aussi des évêques dans les jugements qu'ils sont appelés à prononcer".

Sa complicité avec le gouvernement romain est ainsi claire. Comme durant la colonisation, des écrivains et des intellectuels ont servi d’espace de légitimation de la répression coloniale. Dans ce contexte, les donatistes qui, après la persécution, considèrent que «la validité des sacrements dépendait de la sainteté des ministres» mettent en œuvre un mouvement de protestation sociale, fortement lié aux conditions culturelles, économiques et politiques de l'Afrique romaine.

C’est un mouvement essentiellement populaire ancré dans l’Afrique du Nord qui s’opposa implicitement à l’Empire en développant un discours laïc."Quoi de commun entre l’Empereur et l’Eglise ?", s’exclame Donat en 347. Les évêques de l’Eglise africaine, Tertullien, Cyprien, Donat, avaient toujours exprimé le désir de rester autonomes par rapport à Rome, déniant le droit à l’Empereur de s’occuper de l’Eglise, favorisant ainsi la séparation de la religion et de l’Etat. Les donatistes et les "circoncellions" étaient quelque peu proches, même si les "circoncellions", de souche populaire, péjorés et attaqués par Saint Augustin, portaient des revendications sociales et politiques. Il faudrait néanmoins signaler que les "circoncellions" étaient beaucoup plus radicaux que les donatistes qui redoutaient parfois leurs revendications sociales dans un contexte de misère économique et de répression religieuse. Le nom "circoncellions" péjoratif, signifiant "barbare" et "bandit" avait été choisi par les Romains, avec l’aide de l’auteur de "la trinité". D’ailleurs, il les affublait de qualifications fortement négatives ("pillards", "incendiaires", "goujats", "affamés" …) : "Chez nous aussi règne la misère ; au lieu des barbares, nous avons les circoncellions, et l’on est encore à se demander qui des deux sont les plus terribles : les circoncellions pillent, incendient, assassinent en tous lieux, ils jettent de la chaux et du vinaigre dans les yeux de nos prêtres"

La révolte des montagnes

Autochtones et indigènes, ils ne pouvaient supporter davantage une vie impossible, misérable, ces paysans et ces semi-nomades des plaines de Numidie allaient se révolter contre leurs anciens maîtres, propriétaires terriens et fonctionnaires romains les poussant à annuler leurs dettes. Par la suite, ils prennent position pour l’Amazigh Firmus, proclamé roi des "Berbères", soutenu par de nombreuses tribus et des donatistes lors de la révolte des montagnes de 375. Les "circoncellions" étaient tout simplement anti-romains, leur mouvement qui bénéficiait de la sympathie des populations indigènes et certains citadins réussit à séduire les donatistes qui firent partie de la rébellion qui avait été froidement massacrée par le gouvernement romain, soutenu par l’Eglise catholique. Saint-Augustin justifia ainsi la répression : "L’erreur n’a aucun droit à la tolérance". Les Romains réprimèrent férocement les insurgés, confisquèrent les biens et les basiliques et exilèrent les meneurs. Pour l’évêque d’Hippone, Saint-Augustin qui traita les insurgés de "bandits" et de "rôdeurs de celliers", cette "révolution sociale" n’était que jacquerie, les circoncellions étaient présentés comme l’aile armée des donatistes. Il fallait donc les corriger sévèrement, soutenait-il. Les colonisateurs français employaient également le même discours, qualifiant les combattants algériens de «bandits» et de «coupeurs de routes».

Saint-Augustin accompagnait l’Empire romain, justifiait et légitimait ses décisions et la répression des mouvements populaires africains qui inscrivaient leur contestation marquée par des revendications sociales et économiques dans une dynamique d’autonomisation. Ce qui ne pouvait-être admis par les autorités impériales. Le recours à la répression était la règle dans un contexte colonial romain où la rapine, la misère et l’esclavage caractérisaient la culture de l’ordinaire. Ce n’est pas sans raison que les "circoncellions" s’étaient attaqués à leurs exploiteurs, donnant à lire une véritable lutte des classes opposant les grands propriétaires terriens ralliés aux catholiques, défenseurs de l’Empire et de l’ordre social à de simples ouvriers agricoles, des paysans et des esclaves indigènes. Le catholicisme urbain représenté par de gros propriétaires terriens et des décurions, soutenu par Rome entrait en conflit avec le christianisme indigène incarné par des paysans et des semi-nomades.

Sans le soutien actif des autorités impériales, le donatisme aurait dominé l’Afrique parce que considéré comme la structure défendant les pauvres et les humbles. Mais les histoires officielles ont effacé toute parole contrevenant aux règles dominantes et à la pensée ambiante, péjorant et minorant toute entreprise intellectuelle donatiste et diabolisant les mouvements sociaux et politiques incarnés par les "circoncellions".

La colonisation française tentera de s’approprier Saint-Augustin et à en faire un espace médiateur avec la période romaine. C’est dans cette perspective que le courant algérianiste considèrait que la Numidie était romaine et méditerranéenne et que l’un des éléments fondateurs se trouvait être Saint-Augustin.

Ahmed Cheniki (source le Matindz)

Tag(s) : #HISTOIRE

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