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OMAR FETMOUCHE, METTEUR EN SCÈNE, À L'EXPRESSION "Le printemps arabe est un faux printemps"

Auteur, comédien et metteur en scène, dans cet entretien, Omar Fetmouche décortique le théâtre algérien ainsi que l'état actuel du théâtre arabe, notamment à la lumière des mutations que connaissent ces dernières années plusieurs pays arabes.

L'Expression: Où en est l'état actuel du théâtre arabe?
Omar Fetmouche:
On ne peut pas faire tout de suite une synthèse sur l'état du théâtre arabe dans la mesure où on a découvert le théâtre. Il n'y avait pas le théâtre dans le sens propre et profond du terme. Il y avait des formes parathéâtrales comme les fêtes religieuses. C'est comme dans la Grèce antique. Donc; il y avait dans le Monde arabe comme dans l'Afrique du Nord. Les Amazighs étaient les premiers à découvrir le théâtre, mais on ne l'a jamais dit. Les peintures rupestres du Tassili témoignent jusqu'à présent qu'il y avait des formes du théâtre qui ne disaient pas leur nom. Elles sont jusqu'à présent inscrites sur les pierres du Tassili. Aujourd'hui, le théâtre arabe se recherche. Actuellement, il y a des expériences menées un peu partout, notamment dans le Maghreb, en Algérie, en Tunisie, au Maroc. Nous sommes en avance. Le théâtre est en train de rechercher son identité arabe du théâtre. Cette fédération du théâtre arabe est en train de faire du boulot très intéressant dans la mesure où elle essaye de rassembler tout ce qui entoure le théâtre comme critiques, créateurs et hommes du théâtre arabe en les invitant dans des festivals itinérants.

Est-ce qu'on peut comprendre à travers vos propos qu'il y a une remise en cause des oeuvres de Medjoubi et de Alloula?
Il n'y a pas de remise en cause de l'oeuvre de Alloula et de Medjoubi. Leur oeuvre s'inscrit dans un théâtre beaucoup plus profond, maghrébin et de l'Afrique du Nord. Là on se démarque un peu des Arabes. Dans cette démarcation, on parle du théâtre de l'Afrique du Nord et non pas du théâtre de l'Arabie. Alloula a initié, avec Djelid, une réflexion portant sur ce que pourraient être un vrai théâtre populaire et un vrai théâtre algérien en intronisant El Goual, El Hakawati, El Ytam, El Djouad et sa trilogie.

Parlons de Medjoubi et Alloula. On sent qu'il y a diminution, voire absence de la créativité et de la production théâtrale depuis leur disparition?
Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on crée un Medjoubi ou qu'on crée un Alloula. Il a fallu des années pour que Alloula soit Alloula. Dès sa naissance et jusqu'à ce qu'il grandisse. C'est à partir de 50 et 55 ans qu'Abdelkader Alloula à commencé à maturer son oeuvre théâtrale. La même chose pour Azzedine Medjoubi, il commençait à mûrir à partir de l'âge de 50 ans. S'ils n'avaient pas été assassinés, ils auraient commencé à maturer leurs expériences pour créer une nouvelle génération qui pourrait prendre en main leurs oeuvres. Malheureusement, on les a perdus avant qu'on ne comprenne ce qu'ils avaient fait. On ne leur a pas laissé le temps qu'il faut pour écrire leurs oeuvres, pour achever leurs expériences. C'est pourquoi les jeunes d'aujourd'hui se trouvent un petit peu perdus. Il faudrait donc des racines auxquelles il faut s'attacher. Il faudrait que ces jeunes se ressourcent au fur et à mesure. Il faudra des générations pour créer un autre Medjoubi, un autre Alloula, un autre Kateb Yacine, Kaki, Mustapha Kateb, Rouiched etc. Il faudra du temps. Ce n'est pas facile, mais on le fera, l'Algérie peut le faire.

Les grands hommes du théâtre n'étaient pourtant pas formés?
Oui, mais il faut savoir que Alloula est une école de la vie. C'est très important. Alloula sortait beaucoup, il visitait, il avait accès à l'université. Alloula était un grand lecteur d'ouvrages. Il avait un ami très fort, incontournable et qui est un grand homme des sciences et de recherches, de sociologie en l'occurrence le Dr Mhamed Djelid qui est docteur d'Etat en sociologie. Alloula avait donc la possibilité de faire énormément de choses.

Depuis la disparition de Medjoubi, Alloula, de Kateb Yacine et Mustapha Kateb, on constate le déclin constant du théâtre algérien. On ne voit pas le théâtre algérien trôner sur la scène ne serait-ce que régionale?
Non. Il y a actuellement des jeunes qui font des expériences. Comme je l'ai dit tout à l'heure, Alloula avait fait des débuts avec Hamam Rabbi, Il y a des jeunes qui en font eux aussi. Il ne faut pas oublier que nous n'avons pas d'écoles de théâtre en Algérie. Nous avons l'Ismas qui est à la recherche de son programme. Il ne faut pas oublier que nous n'avons pas une grande école du théâtre dans le sens pédagogique du terme contrairement à nos voisins. La Tunisie et le Maroc ont des écoles qui forment beaucoup de jeunes. La politique de la formation en matière artistique en général et théâtrale en particulier, n'est pas du tout très avancée. C'est beaucoup plus du bricolage et des balbutiements que de la formation dans le sens théâtral du terme. J'espère que les pouvoirs publics prennent conscience de çà et doivent lancer vraiment une politique de la formation pédagogique et scientifique.

Est-ce que le printemps arabe peut influencer la création théâtrale?
Le printemps arabe est un faux printemps. Après ce «printemps», nous assistons à un désastre arabe. Il faut voir ce qui se passe actuellement en Egypte, en Libye, en Irak, au Yémen en Syrie. Je pense qu'il y a d'autres éléments qui posent problèmes au niveau de la formation portant sur la création des espaces de diffusion. Nous ne sommes pas en mesure de construire des théâtres de 60 à 80 milliards de centimes. L'Etat algérien doit songer à construire des salles polyvalentes dans les communes pauvres, des collines, des villages afin de développer des pratiques théâtrales saines, mais dans des salles ne coûtant pas trop d'argent. Avec un montant de 50 milliards, on peut construire 50 salles. Il faut donc éviter la politique du prestige et la politique du paraître. Il faut qu'on soit très opérationnels et réalistes en construisant des espaces de formation, de création et de diffusion. Idem pour toutes les activités artistiques. Quand les villageois payent leurs billets de théâtre, ce jour-là on ne trouve pas de place pour acheter son billet dans les grandes salles d'Alger et d'Oran.

Qu'en est-il de la censure théâtrale?
Je ne crois pas à la censure. Il y a des auteurs et des metteurs en scène qui s'autocensurent. Aujourd'hui, le théâtre qui développe des thèses politiques est dépassé par la presse, par les partis politiques. Quelle est cette scène théâtrale qui n'est pas dite pas le parti politique? Ce qui fait que nous ne pouvons plus développer le discours politique, nous devons le développer (discours politique, ndlr) à travers un vrai discours de théâtre. Il faut qu'on ait l'intelligence de faire la politique en utilisant les armes du théâtre comme le rire, la dérision, le comique. C'est de cette manière qu'on peut toucher le public. Fellag fait de la politique du début jusqu'à la fin en faisant de la dérision. La presse dit des choses extraordinaires chaque fois. Ce qui est très intéressant est que le théâtre doit développer son discours artistique provocateur en posant les vrais problèmes de la société, de cette Algérie. Nous voulons que l'Algérie, que nous aimons, avance. Le théâtre est avant-gardiste. Auguste Aubole disait que «celui qui dit que le théâtre n'est pas politique a déjà une attitude politique.»

Un mot de conclusion peut-être?
Nous avons besoin de faire beaucoup de bien. Il faut aller de l'avant et faire du bon théâtre. Je dis toujours aux jeunes que c'est en faisant du théâtre que vous serez dangereux. Si vous jouez les Guignols, ils n'auront jamais peur de vous. Ils diront tout simplement qu'ils sont de simples guignols.

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Tag(s) : #CULTURE

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