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Business de la «Harga» Les réseaux de passeurs se frottent les mains devant la crise qui s’annonce

Des passeports algériens qui s’écouleraient, de l’autre côté de la frontière, à un million de centimes tunisiens, c’est la nouvelle tendance qui commence, semble-t-il, à s’instaurer auprès de la communauté des candidats à l’immigration clandestine (harraga) annabis. C’est auprès du frère de l’un d’entre eux, que nous appellerons, à sa demande, Ramzi, rencontré au quartier populaire de Sidi Salem (commune d’El Bouni), point de départ de prédilection à destination de l’île italienne de la Sardaigne, qui nous l’apprendra.

Chez le voisin de l’Est, ce trentenaire, exerçant dans le commerce informel d’ustensiles de cuisine, devait séjourner près de trois semaines durant, pour s’assurer que le frère cadet, Walid, 23 ans, qu’il accompagnait, avait parcouru avec succès la dernière étape avant le grand saut vers l’Europe. La première (étape) ayant été amorcée sur ce qui serait devenu pour les filières de passeurs le nouveau terrain de prospection, de chasse et de démarchage : les réseaux sociaux.

Ces spécialistes de la traite d’humains qui adaptent leur mode opératoire à l’air du temps ne se gênent plus à poster des annonces sur la Toile, avec coordonnées, offrant des expéditions vers l’Europe dans la sécurité et le confort et où le rapport qualité/prix est irréprochable. Sous l’effet d’entraînement de cette campagne promotionnelle autour de la nouvelle formule de la «harga», de plus en plus nombreux sont les jeunes d’Annaba et d’un peu partout dans la région Est à tenter l’aventure tunisienne avec des rêves d’Europe plein la tête.

Surtout que la conjoncture actuelle que vit le pays augurerait, à leurs yeux, des lendemains incertains, surtout pour la jeunesse : «Par le biais d’un contact croisé sur Facebook, mon frère qui ne rêvait que de rejoindre ses amis de quartier, partis en Italie l’été 2014, sera orienté vers un autre contact basé à Sfax, en Tunisie. Arrivé sur place vers la fin de juin dernier, il fera la rencontre de quelqu’un, un Tunisien qui lui proposera d’échanger son passeport contre la somme d’un million de centimes tunisiens. Une fois la transaction conclue, il le mettra en relation avec un Libyen qui, à son tour, lui arrangera le voyage vers la ville de Zouara, près de la frontière tuniso-libyenne, à une centaine de km à l’ouest de Tripoli.

C’est le point le plus proche et plus sûr pour aller à l’île italienne de Lampedusa, en Sicile, la traversée ne dure qu’une dizaine d’heures alors que pour atteindre l’île de la Sardaigne au départ d’Annaba, il lui faudra près de 24 heures de navigation le long de pas moins de 150 miles marins avec tous les risques que cela implique». Et notre interlocuteur de justifier, encore plus, le choix de son petit frère : «Vous savez, pour la destination Sardaigne, le déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché de la ‘‘harga’’ est criant. Ce qui a agi sur le comportement des cours lors de cette saison 2017. Le coût du voyage avoisine aujourd’hui les 200 000 DA, voire plus, surtout pour les candidats qui ne tombent pas sur les bonnes filières, alors que jusqu’à l’année dernière, la place s’échangeait contre 80 000 et 90 000 DA en moyenne». Et le ticket, en aller simple, vers Lampedusa, à combien serait-il revenu à Walid ? «Il a bénéficié d’une petite remise car ayant ramené cinq clients. Le voyage lui a coûté moins de 900 euros dont il faut soustraire le prix de vente du passeport algérien, très prisé en ce moment par nos voisins.

Certains Tunisiens disent que le passeport algérien leur ouvrirait la voie pour aller travailler en Algérie, bénéficier des dispositifs d’aide à l’emploi (Ansej) notamment. Pour d’autres, il permettrait de faire des va-et-vient  pour acheter des produits en Algérie et les revendre en Tunisie. «Pour cela, il suffit au nouvel acquéreur du passeport de changer la photo et de graver le cachet rond», rétorque Ramzi. Or, il semble ignorer que la version biométrique est mondialement présentée comme étant la plus fiable et la plus sécurisée, autrement dit le risque de falsification ou d’imitation est quasi nul. Quelle serait, dans ce cas, l’ultime destination que pourrait prendre le passeport algérien et à quelle fin est-il susceptible d’être utilisé au juste ? Une question qui reste pendante. En tout cas, une chose est sûre : Ramzi n’en a cure.

Pour lui, peu importe, l’essentiel, se réjouit-il, est que son frère Walid ait pu quitter Zouara. «Là où il avait séjourné à peine deux jours dans un hangar en compagnie d’autres candidats, environ une centaine de syriens, Egyptiens et subsahariens, tous embarqués par un passeur libyen à bord d’un bateau en bois d’une quinzaine de mètres, flambant neuf, et dont le capitaine était un Egyptien célèbre pour ses hautes compétences dans la navigation. Et ce n’est qu’après s’être assuré de l’arrivée  à bon port  de mon petit frère que j’ai pris le chemin du retour vers Annaba», nous raconte Ramzi, avec une certaine euphorie mêlée à un soupçon d’amertume : «Content de le savoir parti, mais je risque de ne plus le revoir, du moins pendant de bien longues années.»
 

Des candidats à la «harga» en hausse

La faute dans tout ce drame, notre interlocuteur l’impute bien évidemment à ceux qui nous gouvernent : «Si Walid a fait ce choix extrême, c’est après maintes déceptions amères, pas amoureuse (rires). La toute fraîche : après avoir raté son bac, à deux reprises, il a suivi une formation en métallurgie et devait être embauché au complexe sidérurgique d’El Hadjar. Il y avait une centaine de postes à pourvoir. Il avait obtenu l’accord de principe vu qu’il y avait passé son stage pratique. Sauf qu’à l’Anem on lui avait exigé une attestation de non affiliation à la caisse de sécurité sociale.» Alors que dans ce document qu’il a difficilement pu obtenir, a tenu à souligner Ramzi, «il était mentionné le numéro de sécurité sociale datant de l’époque où il travaillait pour le compte d’une entreprise privée activant dans les produits laitiers. En d’autres termes, pour être embauché, le postulant doit prouver qu’il n’a jamais travaillé auparavant et qu’il n’a fait l’objet d’aucune déclaration à la sécurité sociale, sauf si celle-ci est effectuée par l’établissement formateur. Sur la centaine de postulants, seulement 4 ont été finalement retenus. Le poste à 35 000 DA/mois à El Hadjar lui a malheureusement filé entre les mains.»

C’est dire que ce sont de pareilles aberrations, parmi tant d’autres, et la série de mauvais choix économiques, facteur majeur déclencheur de l’actuelle crise financière, la plus grave qu’ait jamais connue le pays, qui incitent les jeunes à se rabattre sur les expéditions vers l’inconnu et à s’exposer à des dangers de toute nature. D’ailleurs, de par sa particularité, le cas des migrants illégaux algériens s’est vu, ces deux dernières années, projeter sur la scène internationale, suscitant d’intenses débats sur plus d’une tribunes, ici et ailleurs : «L’Algérie se caractérise par un profil économique totalement déséquilibré, dans le sens où ses revenus reposent uniquement sur la rente des hydrocarbures, ce qui signifie qu’ils sont dépendants de la variation des cours des matières premières au niveau international.

Or, à partir de la deuxième partie des années 2000, ces prix se sont envolés, permettant à l’Etat algérien d’assurer le minimum vital à l’ensemble de la population et réduisant consécutivement les velléités d’immigration pressante», analyse, par exemple, depuis Paris, le spécialiste des migrations, Laurent Chalard, Docteur en géographie (Paris IV-Sorbonne). Mais, «depuis plus de deux ans, fera-t-il constater, les prix des hydrocarbures se sont effondrés, conduisant à une baisse importante des revenus de l’Etat et donc à une paupérisation accrue de la population, qui pousse un plus grand nombre d’Algériens à franchir le pas de limémigration clandestine.»

Et, à en croire les derniers chiffres de Frontex, l’agence européenne pour la gestion et la surveillance des frontières extérieures de l’Europe, le rêve européen auquel fait allusion le Dr Chalard qui est également membre de l’European ventre for international affairs (ECIA), très nombreux seraient les jeunes Algériens à y avoir cru avant qu’il n’y soit mis un terme : rien qu’en 2016, sur un total de près d’un demi-million de migrants illégaux appréhendés en Europe, les Algériens étaient au nombre de 17 272 contre 14 948 en 2015. En termes de hausse du nombre d’arrestations, le record était à l’actif des nôtres, la nationalité algérienne propulsée à la 9e position. Des «performances» susceptibles de s’améliorer en 2017. D’autant que, d’après des ONGs italiennes de défense des droits des migrants, de janvier à fin juillet, plus d’un millier de harraga ont pu débarquer à

Teulade, petite ville côtière relevant de la province de Cagliari ou sur  les célèbres plages de Porto-Pino et Sant-Antioco (région sarde), la plupart ayant repris le chemin vers  différentes villes européennes (France, Allemagne et Belgique, etc.). Et ce, sans parler de plusieurs centaines d’autres qui, comme Walid, s’étaient glissés au milieu des réfugiés subsahariens ayant emprunté le Canal de Sicile (Italie-Tunisie), ceux passés par le détroit de Gibraltar (Espagne-Maroc, enclave espagnole de Melilla), ou encore de ceux qui, après un laborieux détour, ont pris la route des Balkans, l’une des plus courtes et plus sûres : «Pour atteindre les îles grecques, il suffit de se fondre dans la masse des migrants syriens et parcourir quelques kilomètres», notent les mêmes ONGs italiennes.
 

Les jeunes, une proie facile pour les prédateurs

Depuis ces derniers temps, un nouveau phénomène commence à inquiéter sérieusement les services des douanes en poste au niveau des centres de tri postal de Annaba. De vraies balles de fusil, des tracts, documents, livres et des articles de presse faisant l’apologie de la nébuleuse terroriste Daech ont été découverts, à plusieurs reprises, dans des colis en provenance de l’étranger. «Nos éléments ont pu mettre la main sur plusieurs documents subversifs où il est fait l’apologie de l’organisation terroriste Etat islamique (EI). Ils ont été remis aux services compétents pour les besoins d’enquêtes plus poussées», nous a indiqué, lors d’une entrevue, Réda Mehafdi, chef de l’inspection divisionnaire des douanes à Annaba.

Pour plusieurs de ses collègues, exerçant aux postes frontaliers terrestres (El Tarf et Souk Ahras et Tébessa), la vigilance est aujourd’hui plus que jamais un impératif absolu «vu les mouvements de personnes, sans précédent, enregistrés dans les deux sens depuis au moins une année et les rumeurs persistantes autour de l’émergence, des deux côtés de la frontière, de puissants réseaux de trafiquants, de nouvelles formes de contrebande,  de passeports algériens, parait-il, et de traite d’humains». Ce qui expliquerait, peut-être, l’afflux de jeunes issus de toutes les régions du pays vers différentes destinations en Tunisie. Durant la saison estivale qui vient de s’écouler, les services des douanes ont eu à traiter, de début juin à fin août, près de 2,4 millions de voyageurs et les jeunes, la vingtaine et plus, étaient particulièrement nombreux.

Aussi, «le dispositif de facilitation des procédures de passage en douane (E-TPD) nouvellement déployé pourrait présenter des failles. Dans tout dispositif électronique ou dans les situations de surnombre, il est universellement établi que le risque zéro n’existe pas», prévient un inspecteur exerçant au poste frontalier de H’dada (wilaya de Souk Ahras). Autre facteur à ne pas négliger, ajoutent nos sources, «les deux pays s’enlisent dans une sérieuse crise économique. Cette crise peut avoir de lourdes conséquences au plan social, notamment auprès de la jeunesse qui souffre déjà du chômage et de la pauvreté. Cette jeunesse, très vulnérable, pourrait constituer une proie facile pour les trafiquants et les réseaux mafieux, toutes activités criminelles confondues.» 

Naima Benouaret (Source El-watan)
 
Tag(s) : #Harraga

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