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Ait-Menguellete.pngQue dire sur Ait Menguellet ? Tout ou presque a été dit sur ce personnage hors du commun. C’est une légende vivante. C’est une saga époustouflante. En tant que chanteur et poète, en tant que barde et aède, cette personnalité aimée, choyée, adulée voir idolâtrée est parfois controversée et remise en cause. C’est à l’image de son parcours mirobolant « D amqran ghaf imuqran-an d amectuh ddaw rebbi ».

C’est à Alger où il étudiait, sous la protection de son frère, qu’il débuta sa carrière artistique. Mais vite, il rejoint son village natal Ighil Bwamas, en Kabylie, qu’il ne quitte que rarement depuis et c’est là qu’il se ressource auprès des siens, auxquels il consacre toute son œuvre, toute sa vie. Ighils bwamas est perché sur une colline qui fait face à la célèbre main du juif, nommée par les autochtones « Taletat ». Ces deux lieux (Ighil bwamas et Taletat) semblent figés là par les temps et condamnés à se regarder en chiens de faïence. Les villageois d’Ighil bwamas croient savoir que Taletat veille comme un bouddha sur leur village et ses habitants depuis l’aube des temps. La neige se charge la plupart du temps à l’immaculation de cette région montagnarde, austère et pauvre. A part l’attachement à la terre, rien ne peut retenir les gens ici. « Tamurt iw d izurar ghef idurar icuden nebla imurar s igenwan » dixit l’artiste dans l’une de ses chansons ou encore « lbaz ma ixus it udrar afrux kan ada s semin ».

 

Avec la chanson, Ait Menguellet a atteint des sommets que beaucoup lui envient. A l’aurore de sa vie artistique, il s’est frayé un chemin entre des noms gigantesques. Personne ne donnait cher de sa vocation. Le quitus qui le guidera vers la gloire lui a été délivré par feu Cherif Kheddam en 1966 dans la célèbre émission « Ighenayen Uzekka » avec son premier tube « Ma Trudh » ou « Si tu pleures ». C’est entre des maîtres incontestés et incontestables des années soixantes qu’il a poussé ses premiers cris enchantés. A cette époque, il fallait être téméraire et intrépide pour s’engouffrer dans le wagon des ténors tel que Yahiatene, Slimane Azem, cheikh Nouredine etc… Aujourd’hui, Ait Menguelet règne en maître sur la canopée d’une jungle artistique sans foi ni loi. Il est indétrônable. Il est le digne héritier de la vieille génération.

 

C’est donc timidement qu’il s’est incrusté dans le train musical de l’époque avec une destination incertaine pour lui. Il a gravi les échelons graduellement sans se presser, chose qui l’a conduit là où il est aujourd’hui. La saga lounis ne peut-être narrée à la légère, ni contée comme une fable ordinaire. C’est du domaine des initiés. L’homme est à la mesure de sa notoriété. Il a le verbe aiguisé qu’il lacère tous ceux qui daignent y jouer avec. Il est un jongleur émérite avec le sens des mots qu’il est rare de trouver deux interprétations identiques à sa poésie. Dans sa bouche, un mot est l’égal d’un livre. Le peuple dit toujours que lui seul (lounis) sait ce qu’il veut dire et il détient le secret de sa thématique parfois philosophique et parfois encore métaphysique. On lui colle même un don prophétique jusqu’ à supposer la réalisation de ses oracles. « Llemer a dinigh ayen ilan tasardunt att arew mmis » suggère t-il dans une de ses chansons pour mieux cultiver le mythe. Ait Menguelet crée la polémique et enflamme les discussions. Il génère des débats. Pour lui les mots ont des sens divers et chacun y trouve ce qui lui sied dans une même lexicologie. Le cœur et le cerveau ne perçoivent pas les messages de la même façon. Chaque personne capte ce qu’elle veut à travers les oracles que le chanteur clame et déclame. Le mot pain ne signifie pas nécessairement la même chose pour le riche ou le pauvre. Lounis a chanté les frustrations d’un peuple et d’une cause dans les soubresauts récurrents qui les ont accompagnés. Etant lui-même un organe dans ce corps en souffrance, il ressent donc, sûrement et indéniablement, ses douleurs.

 


Le poète utilise les mots justes pour le besoin de sa poésie ésotérique et de la beauté du verbe rimé, lui qui colle les messages à la périphérie de ces mêmes mots. L’homme dont la mémoire est telle une mer déchainée où foisonne l’inspiration, traine derrière lui une carrière riche et plurielle qu’aucune Iliade ne pourra louer. La vie, lui, il la résume à trois mystiques jours. Si pour Jaques Brel la vie se termine bizarrement à seize ans, puisqu’à cet âge, on a déjà tout vécu dans les rêves, pour lounis Ait Menguelet, l(s)a vie se résume à trois jours fatidiques ou si l’on veut symboliques. La découverte de l’amour, la séparation avec un être cher et le mariage. J’espère seulement ne pas me tremper d’interprétation de son tube « Acu mi cfigh, acu yezrigh, Siwa telt yam di l3emr iw » que je traduirais par : « De ma vie je ne retiens que trois moments ».


Libre aux admirateurs de philosopher sur ces moments vitaux, il n’y a que lui qui pèse le sens et la valeur de chacun de ces moments. Sans doute qu’il a été marqué par des événements cruciaux. Ce n’est pas tout sans aucun doute. . Avec une sagacité et une intelligence hors normes, il a réussi à éviter tous les pièges d’un parcours artistique impitoyablement époustouflant et ce, dans une société ingrate envers son élite. Une société résistante, refusant tout ce qui vient en amont. L’homme a survécu aux amalgames et aux tricheries des uns et des autres. Il a sauté par-dessus les mines fratricides et antagonistes sans relâches. Ce qui fait de lui à chaque étape, un homme encore plus endurci. Les bouleversements et les dures épreuves sont, peut-être, le terreau de sa foisonnante création. « Il est paraît-il des terres brulées donnant plus de blé qu’un meilleur avril » dit le géant de la chanson française, le belge Jacques Brel.


Ait Menguellet est un mythe complexe. Il cultive lui-même le mystère et la confusion. Il provoque l’incompréhension. Il se cache derrière un voile qui ne laisse transparaître de lui que la silhouette ou l’avatar qu’il veuille bien nous laisser voir. Il ne nous largue à la figure que l’image qu’il préfère nous servir de lui. « Samaêtiyi nek d amedah Ur n hebbes di tikli, ittebda taburt taburt ayen inwa tidett att yini » ou « Excusez-moi,-moi qui n’est qu’un aède faisant du porte-à-porte en criant la vérité à qui veuille bien l’entendre ».


En politique, il caricature presque volontiers. L’amalgame et la contradiction sont ses atouts gagnants. L’exercice lui a certes causé des trébuchements mais il n’est jamais tombé. Il laisse ses adversaires perplexes jusqu’au dépit et au rejet. Il ne s’en offusque nullement. Il génère des questions pour que son œuvre ésotérique attire l’attention et fasse débat. Tout le monde veut l’avoir de son côté mais lui, il préfère avoir tout le monde de son côté. Sacré Lounis ! Il ruse avec ses émules pour que nul ne réussisse à le coincer. De sa vie personnelle, on ne connait que des brindilles. Il n’étale pas ses faits d’armes et ne réclame rien à ceux qui l’aiment. Il garde ses distances avec son public et ses concitoyens. Tout ce qu’il souhaite, il le distille à travers ses chansons. Il fait de sa poésie et de sa guitare ses alter egos. Il s’adresse à eux presqu’affectueusement comme des êtres vivants. « Qimed greb iw kes iyi lxiq a tin hemlegh kes iyi urfan, qimed g rebiw ara kemini i snizemran mi des teqsan » ou « viens prés de moi ô ma guitare, déleste-moi de mes soucis et de mes déboires, il n y a que toi qui peut les affronter » demande t-il sa guitare. (C’est ce que j’ai cru comprendre !).

Il a chanté l’amour au temps où le terme était tabou. Dans la (sa) kabyle d’après-guerre, le mot amour attirait les foudres à celui qui osait le susurrait. C’était le temps des dogmes rigoureux. Point de place aux iconoclastes. La relation amoureuse était un luxe étranger aux mœurs endogènes d’une région kabyle quasi endogamique et ne se vivait que dans les nuits sombres de la vie conjugale imposée par le clan. Dans cette contrée isolée et conservatrice d’une Algérie à réinventer, on imposait la vendetta et les épées sortaient de l’étui envers ceux qui osaient braver les interdits. L’honneur de la tribu se devait d’être protégé. Mais le jeune Lounis, malgré tout cela, a chanté les amours, sans offense et sans remous envers les traditions séculaires et ancestrales et ce malgré une thématique textuelle osée. Il a su trouver les mots sans générer de maux à la société qui l’a vu naître. « D a3ebwaj bwawal ». Il n’a jamais heurté la sensibilité d’une communauté repliée sur elle-même depuis la nuit des temps. « El hub si nett sethi cebhenk seman ak Tayri ma d nek i3ejvi yismik », il le reconnait, plus tard explicitement après la venue des néologismes amazigh. Il reconnait implicitement qu’il ressentait une honte et une gêne à chaque fois qu’il prononçait le mot amour à consonance arabe. C’étaient ses années d’or. Il a divinisé la femme au point où il ne parlait que d’elle. Il lui a donné tous les prénoms possibles, Louiza, Djedjiga, Tassadit … si l’on creuse profondément dans son œuvre au tout début, on s’efforcerait de croire qu’il chante l’amour pour les autres tandis que lui-même en est absout. Il chante l’amour pour mieux s’exorciser de ses souffrances. « Enughegh yidek ayul- iw » ou « je me bats chaque jour avec toi ô mon cœur » est le titre où il remet en cause les appels de son cœur pour une vie en rose. Un dialogue de sourds s’engage entre lui et ce dernier sur les choix de la vie. La vie pour lui n’est qu’un chapelet de dures épreuves qu’il faut conquérir au prix de sacrifices tumultueux. « I kerhi wul iw aîas mi kerhegh tina iêemel ».


Avec l’âge et la libéralisation politique dans le pays et dans le monde, l’artiste change de cap et s’enfonce petit à petit dans le sentier des luttes populaires. Avec minutie et acrobatie, il participe à l’éveil consciencieux des masses. Au crépuscule des années soixante-dix et à l’aube des années quatre-vingt, Ait Menguelet intègre les chaumières battantes du combat identitaires. « Ali D wali », «Akka Ammi », « Askuti » sont devenus des hymnes pour les militants de la liberté et du combat identitaire. Les cassettes audio de Lounis dans une poche pouvaient attirer des ennuis. Dans sa célèbre chanson « Akka Ammi », il montre le chemin qui mène au sommet de l’état avec toutes ses intrigues et ses ruses. Avec l’éclatement des événements d’avril 1980 (le printemps berbère), un mur salutaire était hissé entre lui et les autorités politiques. C’était le divorce entre la Kabylie et le pouvoir d’Alger et toucher à un symbole tel qu’Ait Menguelet pouvait embraser la région et mener le pays tout entier droit au chaos. Il le dit fièrement dans sa chanson « a taqbaylit »

Son combat pour l’identité et l’émancipation, il le menait sur la lame aiguisée d’une épée tellement il était difficile d’être au devant de la scène quand la suspicion et la compromission étaient les leitmotivs du moment. Il appréhendait légitimement l’engagement frontal. Après le semblant d’ouverture démocratique survenu après les évènements d’octobre 1988, l’artiste a emprunté un autre chemin dans le but d’accompagner le peuple dans sa soif du changement. Il se transforme en guide quasi spirituel d’une société qui venait juste de sortir d’un demi-siècle de dictature. Il n’a pas cessé durant cette période d’attirer l’attention sur les dérives d’une démocratie de façade et désordonnée. A l’intention des siens, il prodigue conseils et recommandations dans une poésie porteuse d’avertissements. Il était de ceux qui ne croyaient pas à la providence d’un parti unique transformé en multitude de partis uniques. « ghurwet », « Akka ammi » et dans bien d’autres titres, Il n’a de cesse d’appeler a l’union et à l’entraide et aussi à la clairvoyance et la retenu. La fraternité est le seul impératif de toute contestation. Il lance des appels incessants au peuple dupé pour un sursaut d’honneur et un réveil face à la machination diabolique du FLN.

 Avec sa poésie et sa musique comme seuls armes, il ne s’encombre jamais de bons procédés pour rappeler sa naïveté à la Kabylie pacifiée. Etant désarmé et refusant de s’engager dans des luttes fratricides, il essaye avec ses diatribes poétiques de vivifier la conscience d’une cause en déperdition, la cause amazigh. Après « Ataqvaylit yecreq yitij yuli was » il s’excuse de rectifier le tir par « Taqvaylit macci yiwet kul yiwen ttaqvaylit is ». Durant les années de braises qui a vu tant d’hommes mourir dans une guerre fratricide sans pitié ou tout le monde accuse tout le monde, lounis a averti les uns et les autres. Dans « A yinigi gidh » il prédit la catastrophe pour ceux qui voulaient être les justiciers d’une cause qui leur échappe. « tes3a utes3in daêlalas tus miya atteglu yisek ».


Aujourd’hui, après tant d’années renversantes où érudits, savants, saints et exégètes ont été tous suppliés et interpelés, Lounis semble déçu par l’absence d’un retour d’écoute. Il semble chagriné et blasé par les incertitudes qui perdurent, annonçant par là, des horizons toujours plus imprévisibles et plus sombres. Alors, dans un sursaut désespéré, il se tourne vers le fou à qui il se fie pour se regarder lui-même. Il s’adresse à lui comme son alter ego. Il lui demande dans son dernier album, qui se veut une remise en cause d’un parcours, des conseils qu’il n’a pu trouver dans le monde des gens sensés. Avec lui, il engage un discours franc et éclairé pour tenter vainement de comprendre les méandres d’un monde en folie. Et le fou lui tend une toile dans laquelle il lui peint notre aquarelle de tares et d’insuffisances. Une toile où il nous peint des croquis insolites qu’il suffit juste de décortiquer pour pouvoir enfin trouver le sésame qui ouvre les portes d’un univers meilleurs. Tout ça pour nous dire que les réponses à nos questions sont tout prés de nous et pour les trouver, nul besoin d’aller chercher plus loin.

 

A travers le fou, Lounis croit trouver la force de s’adresser à ses amoureux comme à ses détracteurs pour leur dire le fond de lui-même. Il répond à toutes les questions qui sont restées irrésolues dans l’esprit de ces derniers. Il leur offre une espèce d’autobiographie testamentaire dans laquelle il énumère les principes qui ont guidé son parcours. Le fou nous assène certaines vérités à la figure pour mieux nous secouer. Il nous parle du respect du temps et nous conjure de ne pas oublier sa valeur. Il nous prie de ne pas s’attarder sur les actes passés et ne se focaliser que sur ce qui est beau et bien dans ce bas monde dans lequel nous évoluons. Il se moque de ceux qui sont hanté sur la longévité sans se soucier de vivre pleinement l’instantané. A quoi sert de vivre longtemps si l’on s’astreint à une morosité mortifère. Le fou nous conseille d’oublier la mort et ne se consacrer qu’à l’éphémère vie. Laissez la mort aux morts et vivez comme si la vie est éternelle. Laissez les supplices du jugement dernier aux crédules croyants. « jet lmut i wid yemuten ».


Dans cette dernière compilation qu’il nomme « Tawriqt Tacebêant » ou feuille blanche, il en veut aux muses qui l’ont déserté. Ait Menguelet nous offre une espèce de rétrospective de tout ce qu’il a produit jusque-là et prédit instinctivement une perspective sombre et stérile. Il en veut au stylo, à la feuille et aux fils de sa guitare qui refusent de réveiller, comme de coutume, son inspiration plongée dans une torpeur sans fin( !) Se complaire dans le silence, pour lui qui a toujours été prolixe et foisonnant de création, est devenu dur à porter. Dans sa quête de faire aboutir ses sensations intimes, dans cette conjoncture embrouillée par des incertitudes, il a choisi de se mettre dans la peau du fou, lui qui est un sage qui implore souvent les sages et les éclairés, pour mieux nous acculer et nous harceler à l’éveil de notre conscience libertaire. Il espère pouvoir continuer à être utile. Dans cette dernière (re)naissance, il y a plus de questions mais surtout, beaucoup de réponses aux interrogations, pour ceux qui veulent bien fouiner entre les strophes de sa poésie métaphorique et complexe. Pour ceux qui cherchent la clé avant de trouver la porte, pour ceux qui se voient gambader au printemps alors qu’ils pataugent dans la boue de l’hiver froid et glacial, il prescrit la règle de conduite qui mène aux objectifs.

 

 Lounes cache beaucoup et délibérément entre les lignes et les interlignes de ses textes ou plutôt de ses parataxes. Dans l’ombre de son œuvre, beaucoup est à savoir et à découvrir. Chacune de ses chansons est un livre où le mystique, le métaphysique et le philosophique se tordent, s’entremêlent, pour tresser des nœuds que seuls les tisserands du verbe peuvent démêler. Le sens de ses textes est à chercher dans le fond effacé d’un vieux palimpseste. Le poète est fatalement invité à choisir entre l’envie de continuer et le tarissement de la verve créatrice qui l’a toujours caractérisé. Le dernier chapitre de sa vie n’est toujours pas entamé. Le point de clôture de son œuvre est remplacé par des points de suspension. Il décide de repousser le terme et indéniablement, l’homme au verbe tranché a choisi le chemin qu’il a toujours emprunté : celui de continuer à chanter, c’est la seule chose qu’il sait vraiment faire. Un grand effort pour ses admirateurs est consenti. Pour terminer nous disons à l’artiste et à l’homme : ur ghettaja ur ghett harim d i sut ik…

 

Benamghar Rabah

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