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“L’Histoire ne doit pas être l’otage des politiciens”

 

Benjamin-Stora.pngSi les États ne peuvent plus contrôler aujourd’hui le processus de l’écriture de l’Histoire, les historiens auront, semble-t-il, eux, toujours autant de pain sur la planche.

Dans son laïus préliminaire, l’historien Benjamin Stora, invité hier du Forum de Liberté, a d’emblée évacué la question qui agite depuis 48 heures le microcosme algérois au sujet des dernières “révélations” de Yacef Saâdi.
“Aujourd’hui, il y a tous les matins dans la presse des scoops. Et il est difficile pour un historien de prendre position à chaud sur ce qui se dit…” Pour mettre davantage de distance par rapport à l’actualité brûlante, l’historien, qui n’élude pas le rôle important des journalistes dans ce domaine, ne veut pas céder : “Il faut savoir résister à cette rapidité grâce à la critique historique.” Malgré sa neutralité apparente, l’historien s’est tout de même vu reprocher une certaine “subjectivité” dans sa manière d’écrire l’Histoire. Loin de se débiner, avoue ouvertement une certaine émotion qui, du reste, ne l’a jamais quittée : “Je n’ai jamais pu rejeter cette filiation personnelle, cette part est en moi.

 


On m’a souvent reproché cette part autobiographique qui était mon projet de départ dans l’écriture de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Dans les années 1970, j’étais très engagé à gauche, c’est pourquoi je me suis intéressé à la Révolution algérienne. Je voulais insérer cette histoire personnelle dans l’histoire générale.” De cause à effet, il faut signaler que parmi l’assistance, il y avait, hier, non seulement quelques messalistes mais aussi ses détracteurs. Invité à expliquer son intérêt pour le fondateur de l’Étoile nord-africaine, l’historien n’ira pas par quatre chemins : “Messali est devenu une question personnelle parce que j’étais engagé politiquement dans un courant proche du leader nationaliste algérien qu’il l’a toujours soutenu. J’étais en contact avec de vieux militants trotskystes notamment lambertistes dont Yves Dechézelle, l’avocat de Messali qui m’a présenté, un jour, la fille de ce dernier et m’a fourni des documents d’archives de grande importance.

 

J’étais alors sous l’emprise d’une grande excitation intellectuelle à l’idée de découvrir une histoire qui n’avait jamais été écrite. J’avais la chance d’avoir accès aux mémoires de Messali qu’il avait rédigés à la fin de sa vie. Grâce à ce matériel, une source extraordinaire, j’ai pu présenter ma thèse de doctorat en 1978.” Très au fait de l’actualité algérienne, le natif de Constantine sait que la réhabilitation au “forceps” de Messali Hadj n’a pas fait l’unanimité en Algérie. “Je ne suis pas un complice inconscient des messalistes”, se défend-il. Face à la controverse qui devenait de plus en plus pesante, il a fini par reconnaître qu’il est devenu réellement un historien le jour où il avait terminé le dictionnaire bibliographique qui contenait essentiellement des militants du FLN. “Je me dégageais enfin de mes préjugés politiques en ne me contentant plus d’un seul point de vue.” Quoi qu’on en dise, et vu la forte affluence hier au Forum de Liberté, Benjamin continue à jouir véritablement d’une grande crédibilité.

 

Quid de ce succès ? L’historien met en exergue à ce sujet une légitimation académique : “La notoriété médiatique, je l’ai eue vingt ans après. Mon premier plateau télé, je l’ai fait à 43 ans. J’avais déjà, à mon actif, quatre thèses de doctorat encadrées par des professeurs émérites.” Sûr de son fait, l’historien n’est pas à court d’arguments : “Quand je me suis intéressé au mouvement national, ce n’était pas à la mode. La question coloniale paraissait quasiment dépassée et la guerre d’Algérie n’était pas un objet d’étude prioritaire ; à l’époque, les objets d’histoire n’étaient pas des sujets nationaux et la recherche scientifique s’intéressait surtout au mouvement ouvrier, au socialisme, au communisme. Ainsi, les historiens travaillaient d’une manière différente, d’une manière structurelle qui faisait fi des acteurs qui ont précisément fait cette histoire.”

Un travail de longue haleine
Benjamin Stora, en pionnier de l’écriture de l’histoire de l’Algérie contemporaine, assume son statut : “Travailler sur un dictionnaire bibliographique, c’est rompre avec cette conception anonyme de l’histoire, c’est reconnaître, après tout, que ce sont des femmes et des hommes qui ont fabriqué cette histoire. Ce qui dominait, tant en France qu’en Algérie, c’était une histoire lourde, structurelle. L’histoire à hauteur d’hommes était alors perçue comme un genre mineur.” Il se félicite, ainsi, de la montée en puissance des acteurs qu’il constate aujourd’hui partout et particulièrement en Algérie. “Les années 1980-90 ont permis non seulement le retour sur le devant de la scène d’acteurs qui avaient disparu tels que Boudiaf ou encore Ben Bella, mais cette période a vu surgir également une production historiographique impressionnante.

 

 

Plus de 200 ouvrages personnels ont été publiés par des acteurs qui éprouvaient la nécessité de livrer leur version de l’histoire. De l’autre côté de la Méditerranée, des livres de mémoires, souvent des aveux, sont venus bouleverser l’opinion.” Il cite, ainsi, le livre du sinistre Aussarresses, sorti en 2000. “C’était la première fois qu’un officier avait parlé ouvertement de tortures et de liquidations physiques.” Et de tenter d’expliquer ce “déballage” soudain : “Comme les sociétés changent, les besoins d’histoire sont remontés à la surface. Les années 1980/90 ont charrié en Algérie une série de revendications, une pluralité d’interrogations au sujet du système politique, des droits de l’Homme, de la condition féminine.

 

Dès lors, il fallait désidéologiser l’histoire à partir des hommes. La chute des idéologies collectives a remis sur la table de nouvelles questions : qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce que le nationalisme ? Qui sont ses acteurs ?” Pour lui, cette nouvelle manière d’envisager l’écriture de l’histoire n’est pas sans risques : “C’est une confrontation entre la mémoire et l’histoire qui rend les choses plus compliquées d’autant qu’à l’ère d’Internet, il y a un déluge de témoignages. Ceci est un défi supplémentaire pour les historiens.” L’orateur craint que cette tendance à l’individualisation de l’histoire comporte aussi quelques effets pervers comme le risque de “privatisation de l’histoire”. “Beaucoup s’efforcent de faire le travail d’un historien en diffusant des noms, des photos et en citant des articles de presse. Bref, ils sont nombreux à fournir un travail classique d’investigation. Mais, hélas, les acteurs se substituent parfois aux historiens pour délégitimer leurs récits.”


D’après lui, l’acteur a tendance à devenir lui-même un historien ou plutôt un juge de l’histoire alors que l’historien, lui, a besoin d’une distance critique pour “construire un récit cohérent, un récit qui se rapproche le plus de la vérité”. Benjamin Stora constate que l’accès direct aux archives grâce à Internet a tout bouleversé. Ce qui n’empêche pas, poursuit-il, que cette liberté d’investigation ait besoin d’être soutenue par une volonté politique et relayée par des historiens : “Le nombre de documents que je reçois sur facebook est phénoménal. Ce flot continu est un aspect positif des nouvelles technologies de l’information, mais il peut s’avérer aussi très dangereux. Il y a une profusion de sources fabriquées et parfois invraisemblables. On n’est plus, aujourd’hui, dans une situation de vide, mais dans un trop-plein de témoignages et d’images.” Stora est, toutefois, loin de se plaindre du fait que les États ne peuvent plus, désormais, contrôler le processus de l’écriture de l’Histoire. “Les gens ont envie de parler, d’enregistrer. Cette volonté de laisser une trace pour la transmission doit être accompagnée par les universités, les États,…”, insiste-t-il.


Pour l’historien, un fait est avéré et irréfutable uniquement grâce au recoupement des sources. “C’est donc un dialogue permanent, mais si l’on s’amuse à tout rectifier, on va vite verser dans le révisionnisme.” Interrogé sur la manière dont les Algériens devraient écrire leur histoire, Benjamin Stora préconise d’adopter une méthode simple et pragmatique : “Ce n’est pas très révolutionnaire, il est vrai, que de prendre une séquence d’histoire et de s’interroger. Mais à la fin, c’est très utile si l’on veut que la reconnaissance des crimes coloniaux s’articule ou s’adosse sur des faits historiques évidents et concrets et non pas seulement sur des accusations ou des assertions politiques.” Il trouvera même bizarre que personne ne s’intéresse, par exemple, aujourd’hui en Algérie, à l’utilisation du napalm par l’armée française. Pour lui, si on reste au niveau de l’idéologie, les essais nucléaires au Sahara resteront toujours une “abstraction”.

 

Par : Mohamed-Chérif LACHICHI

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