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Rachid-copie-1.pngRachid Hammoudi, journaliste à Horizons, ayant auparavant fait plusieurs rédactions d’autres journaux algériens, vient de publier un livre de 150 pages sur la vie et l’œuvre de Tahar Djaout, le poète assassiné. L’ouvrage est disponible aux éditions L’Odyssée de Tizi Ouzou et le sera au prochain Salon international du livre d’Alger dont le coup d’envoi est prévu le 31 octobre. Pendant des années, Rachid Hammoudi est revenu sur les traces du poète d’Oulkhou pour pouvoir réunir l’ensemble des ingrédients qui forment la première biographie de l’auteur du «Dernier été de la raison». Rachid Hammoudi revient, dans cette interview, sur Djaout et sur le livre qu’il lui consacre.

Le Courrier d’Algérie : qu’apporte votre livre sur la vie et l’œuvre de Djaout par rapport à ce qui a été déjà dit et écrit sur lui ?
Rachid Hammoudi : En premier lieu, une biographie établit une cohérence dans un parcours qui se présente d’abord comme des fragments. Souvent, c’est en fouillant dans la vie d’un auteur qu’on retrouve les matériaux et thèmes qui ont servi à la composition de son œuvre. Ce sont d’abord les souvenirs d’enfance, et on sait ce que cette thématique est fondamentale pour Djaout et tant d’autres qui sont la première source d’irrigation, En partant sur les traces de Djaout, en relisant ses articles dans les quatre journaux où il a exercé (El Moudjahid, Algérie Actualité surtout, Actualité de l’émigration et enfin Ruptures), on découvre aussi les personnes et les lieux qui ont marqué sa sensibilité et modelé son œuvre. On sent d’abord qu’il écrivit plus comme romancier que comme journaliste. La plupart de ses reportages étaient une matière qui servit à ses romans. Dans l’invention du désert paru en 1987, on retrouve des reportages légèrement remaniés d’écrits parus dans Algérie actualité des années auparavant. Je pense ainsi à deux voyages dans le Sud. Le premier était un reportage en janvier 1981 du côté de Biskra avec Mohamed Balhi et l’autre en 1982 en compagnie de Mustapha Chelfi.

Ils avaient visité Ouargla puis la région de Tamanrasset. Est-ce un hasard si ses pas le mènent à Tehouda, aux confins des Aurès, là où fut vaincue la Kahina ? Ses impressions paraissent en Avril 82 et figurent aussi dans « L’invention du désert ». Au même titre que sa couverture d’une semaine culturelle algérienne au Yémen. Il n’était pas ce journaliste qui courait derrière le scoop, avide d’interroger les officiels et les responsables. On peut citer aussi ce beau texte sur la Casbah d’Alger paru dans Actualité et qu’on retrouvera une dizaine d’années plus tard dans les vigiles. On a beau vouloir se détacher du réel, accorder comme Djaout beaucoup d’attention pour la forme des écrits, la vie, la sienne et celle des autres comptent. Comme dans les chercheurs d’os ou les personnages sont à l’exception d’un seul des habitants d’Oulkhou ou des alentours Peut-on saisir une œuvre si on fait abstraction de cet arrière fond ?
-Le choix de Tahar Djaout par vous n’est sans aucun doute pas le fruit d’un hasard ?
-Derrière toute biographie, se cache en fait une autobiographie. On s’intéresse davantage à un destin ressemblant un tant soit peu au notre. S’immiscer dans la vie d’un créateur, c’est quelque part tenter de retrouver des parfums de sa propre existence. Je me retrouve beaucoup dans ses écrits reflétant les mythes, les senteurs de la Kabylie maritime. Comme beaucoup d’entre nous, Djaout qui aurait pu être un grand frère est un fils de pauvre qui s’est construit par sa seule volonté. Ses parents, comme les nôtres, ne lisaient pas vraiment ce qu’il écrivit. Je ne peux oublier cette image de sa mère décédée le même jour trois années plus tard. Elle ne feuilleta pas « l’invention du désert » mais y apposa ses lèvres. Elle croyait encore comme toute une génération qui n’avait pas vécu les affres du terrorisme aux vertus du savoir. Le journal où travaillait Tahar Djaout a par ailleurs marqué toute une génération. C’est sur ses colonnes qu’est paru alors que j’étais à Tamanrasset un de mes premiers articles. Comme beaucoup de lycéens et d’étudiants, j’attendais avec impatience la sortie d’Algérie- Actualité. Un numéro ouvrant l’année 1987 avait été entièrement confectionné par nous, ses lecteurs. Pouvait-on recevoir meilleur cadeau ? C’est pour cette raison qu’au delà du désir de connaître la vie de l’écrivain, il s’agissait aussi de retracer le parcours de ce journal.

Mais tout ce beau rêve s’est achevé par un cauchemar, l’assassinat de Djaout qui n’avait que 39 ans. Coment avez-vous réagi à ce drame ?
La mort brutale et injuste de Djaout avait provoqué une vague d’émotion et d’indignation. L’homme a été cisaillé comme une fleur en pleine croissance. Il avait encore tant de choses à dire et à écrire. Son effroyable assassinat a été vécu comme une injustice par ceux qui croyaient en une Algérie réconciliée avec elle-même et ouverte sur les valeurs de la modernité et de l’universalité. Près de vingt ans après sa tragique disparition, le pays et la société font presque toujours face aux mêmes blocages disséqués dans ses livres et ses articles. La nature des interrogations n’a pas vraiment changé. Tenter de faire revivre le journaliste- écrivain est au delà du respect de sa mémoire, un rappel des épreuves subis par notre société et des idéaux pour les quels il s’est sacrifiés.

-Dans votre livre, nous avons constaté qu’il est plus question de son œuvre que de sa vie privée, n’est-ce pas ?
-Je pense qu’au delà de l’esthétique de ses livres, il y a surtout lieu d’interroger cette rupture fondamentale dans son parcours. Longtemps, il s’est confiné dans des articles relatifs à la littérature, à la peinture et au cinéma. On découvre une autre facette de l’homme à partir de 1992. Quand le processus électoral de décembre 1991 a été interrompu, c’est lui qui signa en ces mois d’incertitude et de peur les éditos du journal Actualité. Son engagement a pris une forme plus frontale. Beaucoup de confrères lui reprocheront un engagement très manichéen, d’un côté les républicains, la famille qui avance et de l’autre les islamistes sans distinction ? D’aucuns ont même voulu voir sans quelque mauvaise foi dans Ruptures un journal berbériste. Je pense que ce sont de mauvais procès qui lui sont intentés. Si Djaout était contre une arabisation réductrice et intolérante, il a toujours défendu la pluralité de la culture algérienne. Il a présenté des œuvres de langue arabe (Bagtache, Ouettar, Azradj …). Tahar Djaout était aussi curieux des écrits de Mishima, de Coetzee que de ceux de Gamal Ghitani qu’il interrogea pour Actualité en 1985. Il a réalisé aussi une interview en 1976 avec le maître de la nouvelle arabe, l’égyptien Youssef Idriss et une autre plus tard avec Adonis. En 1988, quand une union des écrivains voulut se mettre en place, il côtoyait autant Rachid Mimouni, Mohamed Magani que Djillali Khellas ou Boubakir. Il avait une culture humaniste et n’avait pas d’œillères.

-Qu’en était-il de ses positions politiques ?
-Sur ses positions politiques, on peut, peut-être, en discuter la justesse tant il est connu qu’un écrivain n’est pas nécessairement un bon politique. Cinquante ans après sa mort, les polémiques font rage autour de la position de Camus sur le conflit algérien. Reste que Djaout, à mon humble avis, était un homme qui croyait en ses principes. Pour lui, l’islamisme était une menace pour la société, pour les libertés. Nous ne sommes pas face à un courant qui voyait en ses adversaires des concurrents politiques mais des ennemis à éliminer. Il ne s’agissait pas de choisir entre deux programmes différents mais entre la vie et la mort. Il a assumé avec courage et dignité ses analyses qui, faut t-il le rappeler, ne faisaient pas la part belle au pouvoir incarné par Belaid Abdeslam à l’époque.

-Djaout nous a quitté en 93, pensez vous que son œuvre a survécu à sa mort ?
-Depuis sa mort prématurée, aucune rencontre digne de son talent ne s’est vraiment tenue mais certaines initiatives contribuent à entretenir son souvenir et son œuvre. « Les vigiles » ont été adaptés d’abord au cinéma puis récemment au théâtre, Après le travail de l’équipe d’universitaires d’Alger, le regretté Abdelkader Djeghloul, qui lui avait fait appel en 1986 pour collaborer à « Actualité de l’Emigration », a récemment réuni dans un livre ses articles dans cette revue. Des associations font également appel à ceux qui l’ont connu pour faire reculer l’ombre de l’amnésie. Ses œuvres ont été rééditées mais plus souvent piratés. Djaout ou tout autre écrivain algérien doit d’abord trouver sa place à l’école, voir son nom orner des espaces publics, Ne pas rester l’apanage des cercles étroits de l’université. De son vivant, sensible et pudique, Djaout se disait gêné par la « publicité» faite à son livre «les Vigiles». Ceux qui l’apprécient continuent de le lire et de le faire découvrir aux lecteurs. Peu nombreux ou pas qu’importe. Il préférerait sans doute des lecteurs exigeants qu’il voulait avoir loin des lumières factices de la publicité tapageuse ou de la complaisance.


Entretien réalisé par Aomar Mohellebi

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