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   Renee.pngUne protestante au cœur de la guerre d’Algérie

Et si le bidonville de Oued Ouchayah se souvenait de sœur Renée ?

Sœur Renée vient de nous quitter. Elle est partie, comme elle le souhaitait, dans son pays d’adoption. Le pays qui lui a tout donné, comme elle se plaisait souvent à me le dire. Humblement, cet article est un hommage que nous rendons à ce grand cœur débordant d’humanisme et à l’amour fraternel indéfectible qu’elle porta à son Algérie profonde.

Il ne sera pas question, dans cet article, de la fondatrice de la première Fraternité féminine de Grandchamp en Algérie, sœur Margueritte (1895-1986), une Genevoise qui s’installa dans un bidonville d’Hussein Dey dit Sainte-Corinne, et qui, après une année de travail, contracta une pleurésie l’obligeant à quitter le pays. Il ne sera pas non plus question de Rachel Jacquet (1921-1955), cette autre Suissesse laïque, volontaire du Service civil international (SCI) qui, au bout de quatre années de dur labeur, mourut d’épuisement, ni de Marie-Renée Chéné (1911-2000), l’intrépide infirmière devenue assistante sociale qui organisa toute une structure socio-médico-éducative dans le bidonville de Boubsila Berardi à Hussein Dey, non plus de la famille Daclin, Charlot (+1994), Juliette (+ 1984) et leur fille Ellen, à l’hospitalité légendaire. Pas plus que je ne parlerais de Nelly Forget, cette autre laïque, volontaire du SCI, qui fut torturée, emprisonnée puis quitta l’Algérie après le retentissant procès dit des «Chrétiens d’Algérie», ni de Marie-Thérèse Brau qui, dans le sillage de Marie-René Chéné, poursuit aujourd’hui, malgré son âge, l’œuvre des centres sociaux auprès des handicapés à Boubsila même, ni des Sœurs blanches des différentes «ruches», qui m’ont ouvert leur mémoire dernièrement, je pense particulièrement à Lucienne Brousse et à Andrée Geoffroy et toutes les autres. Laïques ou attachées aux différents ordres religieux, elles ont, dans la plus totale discrétion, aidé à la survie de l’Algérie des bidonvilles, celle des petites gens démunis, dans les moments les plus durs.

 

Andrée Dore-Audibert, dans son ouvrage Les oubliées de l’histoire, a déjà retracé les parcours d’un large pan de ces «Européennes» qui défièrent leur société en soutenant la cause algérienne.
Ici, je veux parler d’une oubliée, de sœur Renée, dite Ghania, sœur de Grandchamp, féministe avant l’heure, vouée à une vie d’institutrice dans sa campagne et qui se retrouva en 1955 embarquée dans un bateau pour une vie de plus de 60 ans dans l’Algérie des bidonvilles. Je me concentrerai cependant sur le combat, terme qu’elle n’aime pas et qui pourtant, la concernant, est si juste, qu’elle mena durant les années de guerre en Algérie, de 1955 à 1962.


De l’enfance heureuse à l’engagement spirituel


Sœur Renée Schmutz est née en 1927 dans la campagne verdoyante de la Suisse fribourgeoise, dans le village de Sugiez, situé entre lacs et collines, où le travail agricole ne s’arrêtait jamais, au point où les vacances scolaires étaient soumises au rythme des récoltes des cultures de la vigne, des légumes, choux, oignons, etc., afin de permettre aux enfants d’aider leurs parents aux champs. En plus de vivre dans cette ambiance de travail acharné, Renée vécut dans un pays aux cultures multiples : son village, à la limite des cantons de Berne, Vaux, Fribourg et Neuchâtel, où l’on parlait aussi bien l’allemand que l’italien ou le français, lui a, en effet, offert une ouverture à la diversité du monde. Deuxième d’une famille de cinq filles, où l’on était paysan et protestant de génération en génération, elle était très proche de son père qu’elle accompagnait à dos de cheval pour travailler aux champs, ne manquant jamais de livres à la maison où elle prenait le temps de s’isoler pour lire, passion du père qui aurait souhaité devenir instituteur.

 

C’est elle qui exauça son vœu en devenant elle-même institutrice en 1945. Mais l’ouverture ne s’arrêtait pas là, car ses parents lui permirent, comme à ses sœurs, d’adhérer au scoutisme. Renée gravit ainsi tous les échelons du mouvement, éclaireuse à l’âge de 12 ans et chef de patrouille à 20 ans. Tout cela ne fut possible que grâce à l’épouse du pasteur du village, qui organisait différents camps, faisant venir des enfants et des adolescents de différentes régions et pays. Mais son vœu caché de s’engager dans un ordre chrétien, elle ne l’avait confié qu’au pasteur qui, à la première occasion venue, lui en offrit la possibilité. Ainsi, c’est à Taizé, village situé près de Mâcon, en France, que le pasteur l’envoya faire sa première école d’apprentissage en vue d’un engagement religieux, dans la communauté des frères de Taizé. Regardons cela de plus près.


La Communauté des frères de Taizé


En 1940, au début de la Deuxième Guerre mondiale, le frère prieur, Roger Schultz, pasteur suisse, fonda une communauté de fraternité d’hommes pour venir en aide aux Français. Notons que c’est aussi dans un esprit de l’unité de l’église chrétienne, tellement divisée en ce temps, qu’il aida à son renouvellement en fondant des Fraternités partout dans le monde. Une première Fraternité s’installa alors à Taizé, d’où le nom de Frères de Taizé, village situé aux frontières de la zone libre de Vichy et de celle occupée par l’Allemagne nazie. Cette Fraternité avait grand besoin d’aide pour prendre en charge des enfants orphelins issus de la guerre. Ce fut une occasion rêvée pour Renée, qui n’hésita pas à quitter les enfants de son école lesquels, au demeurant, gardèrent d’excellents souvenirs de leur institutrice au terme de seulement une année scolaire. En automne 1947, à 20 ans, elle devint la «maman» d’une quinzaine d’enfants. «C’est l’arrivée de Bobo, bébé de quelques mois qui riait tout le temps, qui a changé ma vie», m’a-t-elle dit, et même celle de la communauté : «Il a renforcé les liens et nous sommes devenus alors une famille autour de ce petit bébé.» Le village de Taizé qui vécut la guerre durement, fermé sur lui-même, se vit revivre avec ces enfants. Les villageois offrirent même des vacances à ces petits orphelins. Cette vie heureuse en France durera quatre années. En 1950, arriva l’heure de la retraite spirituelle et c’est auprès de la Fraternité des sœurs de Grandchamp qu’elle accomplit son dernier cheminement vers un engagement définitif.


La Communauté des sœurs de Grandchamp


Grandchamp est un village situé près de Neuchâtel, où des femmes protestantes vont effectuer leur retraite spirituelle. Fondée par la Mère Geneviève, à l’image de la Fraternité des Frères de Taizé, cette Fraternité vit le jour peu après cette dernière, afin d’accueillir des femmes pour des retraites spirituelles en s’inspirant des Règles des frères de Taizé écrites par le Frère Roger et fondées sur «la vie intérieure et la solidarité» dans le but «d’accueillir l’autre avec générosité et simplicité». Les protestantes allaient ainsi pouvoir y effectuer une retraite tout comme les catholiques dans un couvent. Elles allaient aussi apprendre à vivre en communauté en suivant «des règles de vie» et non un règlement. Les Frères de Taizé accompagneront régulièrement ces retraites de femmes. Encore trop jeune pour opter pour la vie monastique, sœur Renée va encore s’enrichir d’autres expériences de spiritualité dans l’action : c’est en tant qu’ouvrière dans une usine de machines à coudre, à Genève puis à Lyon, en France, et enfin à Paris, qu’elle va faire l’expérience de la vie en milieu ouvrier. Après quelques années enrichies de cette expérience de travail dans le dénuement, vint l’heure d’annoncer sa profession de foi, son engagement à vie au service des autres.

 

Cela fut célébré le 22 mai 1955 à Taizé en présence de ses deux familles, l’originelle et la spirituelle. Quelques jours après que l’Algérie lui était proposée comme nouvelle destination, Sœur Renée accepta sans hésitation. Accompagnée de ses aînées, les Sœurs Margueritte et Philomène, déjà installées à Alger, elle embarqua pour l’Algérie en juin 1955. C’est une vie nouvelle qui l’attendait dans l’Algérie coloniale !

Une vie algérienne dans les bidonvilles : un engagement social, mais aussi politique bien que non avoué. N’ayant eu aucune information ni formation préalable quant à la situation de l’Algérie, Sœur Renée plongea directement dans l’Algérie coloniale qui vivait ses premières insurrections. Sans transition aucune, dès sa sortie du bateau, on l’emmena directement à la baraque de bois de la Fraternité, au cœur du bidonville situé entre les communes d’Hussein Dey et d’El Harrach, sur le site où plus tard sera érigée la cité Dessolliers.


Mais auparavant, voyons comment la Fraternité des Sœurs de Grandchamp s’est installée en Algérie.

L’histoire de l’installation de cette fraternité protestante date de 1954, lorsque le Frère prieur Roger de Taizé fut invité par les Frères de Foucauld en Algérie pour une «marche à pied» entre El Abiod et Béni Abbes. A Alger, où il séjourna le temps de l’escale, il fit connaissance avec la jeune Genevoise Rachel Jacquet, volontaire du SCI qui, depuis 1951, vivait et travaillait au bidonville de Boubsila. Elle faisait partie de ce pôle qui s’était organisé autour de Marie-Renée Chéné, laquelle, avec des moyens bien modestes, avait fondé une école pour les fillettes du bidonville. Lorsqu’il la rencontra, elle était déjà bien épuisée par les conditions sanitaires déplorables et les lourdes tâches qu’elle s’était imposées.

 

Elle succomba à la maladie en 1955. C’est alors que l’idée germa de faire venir des Sœurs de Grandchamp afin de créer une communauté destinée à aider à la «survie» au bidonville. Le 4 novembre de l’année 1954, sœur Margueritte, mandatée par la communauté, embarqua pour l’Algérie afin d’y créer la première fraternité de Sœurs de Grandchamp, dans un bidonville d’Hussein Dey. Mais après une année de travail intense, elle contracta une pleurésie, l’obligeant à quitter le pays. Il faut dire que la Fraternité des Frères de Taizé, représentée par les Frères Eric (1925-2007) et André de Saussure avait déjà planté sa «baraque» dans les bidonvilles d’Hussein Dey. Ils fréquentaient bien sûr la paroisse du père Scotto, celui qui orientera presque toutes les organisations d’aide humanitaire vers les bidonvilles d’Hussein Dey.

 

En juin 1955, au milieu de milliers d’autres baraques occupées par les Algériens, fut inaugurée et bénite la baraque en bois, sans eau ni électricité, construite par les Frères, que l’on baptisa Sainte-Corinne. Aidées par les habitants du bidonville, les Sœurs de Grandchamp y restèrent deux ans.


Le 6 août 1957, l’incendie qui frappa la forêt d’El-Harrach ravagea également le bidonville. Celui-ci fut rasé à l’occasion et c’est la cité d’Urgence de Dessolliers qui fut érigée en ce lieu. Ce fut encore le Père Scotto qui dirigea alors sœur Renée, accompagnée d’une autre sœur, vers un autre bidonville, celui de Oued Ouchayeh, non loin de celui de Boubsila où Marie-Renée Chéné avait installé son quartier général du service social-médical et éducatif, depuis 1950. C’est une baraque de terre et de roseaux, cette fois-ci, que les Frères échafaudèrent pour accueillir les sœurs de Granchamp, baraque qu’elles vont partager avec deux familles algériennes. Sœur Renée, armée de sa seule foi, va alors partager le quotidien misérable des Algériens.Pour appréhender au mieux ces conditions de vie, arrêtons-nous un instant pour dire ce qu’étaient les bidonvilles d’Hussein Dey en ces années.


Les bidonvilles d’Hussein Dey


Située dans la banlieue Est d’Alger, la commune d’Hussein Dey est initialement à vocation agricole. Puis, avec l’avènement du chemin de fer, des industries s’y installent. Un monde ouvrier européen va alors se constituer autour de ces industries pour former le noyau urbain. Puis, les Algériens venant de l’intérieur du pays à la recherche d’un travail, s’entassèrent en périphérie, dans le no man’s land. Connue pour son dynamisme ouvrier, mais aussi pour ses bidonvilles (Oued Ouchayah, Bel Air, Boubsila-Bérardi), Hussein Dey est aussi une paroisse catholique dirigée par le Père Scotto, natif de la commune et dont l’engagement religieux est surtout social. Cette commune acquit alors d’une certaine façon une réputation de convivialité sociale.


Quant aux bidonvilles, ils devinrent des terrains privilégiés d’expérimentation pour les associations humanitaires et c’est aussi là que les premiers centres socio-éducatifs, fondés en 1955 par Germaine Tillion, virent le jour.
En 1954, Jacques Pelletier compte dans son étude 109 bidonvilles pour une population estimée à 50 000 personnes, représentant le 1/7e de la population de la ville d’Alger. Jusqu’en janvier 1954, nous dit-il, on n’a pas construit d’habitations moyennes pour les musulmans, en dehors de la cité du Clos Salembier. Puis, sur la description de ces lieux, il ajoute : «Ce sont des baraques de deux mètres de large sur deux mètres cinquante de long et d’une hauteur tout au plus d’un mètre cinquante, serrées les unes contre les autres, ne laissant entre elles que d’étroits couloirs. On hésite à s’y engager, ce qui explique facilement l’allure souvent stéréotypée des descriptions de bidonvilles.» Puis il précise : «En aucun cas il ne s’agit de cabanes mal tenues.» Et il finit par écrire : «Malgré l’absence des services municipaux en tout genre, les habitants s’organisent en une vie sociale : une école coranique, une mosquée, etc.»

Nelly Forget, qui arriva en 1951, nous raconte quant à elle les conditions sanitaires très difficiles dans lesquelles vivaient les volontaires : «Les premières volontaires arrivées : d’abord des Norvégiennes, rapatriées sanitaires au bout de quinze jours, une Américaine et une Anglaise, rapatriées sanitaires au bout d’un mois. Elles tombaient comme des mouches, parce que le bidonville était un lieu de grande misère, de saleté et de maladie et ces volontaires étaient probablement moins immunisées que les Françaises.» Gilbert Granguillaume précise dans son analyse : «Après la répression de 1945, l’afflux des populations vers la ville d’Alger provoqua la création, sur la commune d’Hussein Dey, de deux grands bidonvilles, à Bel-Air (environ 7000 personnes) et Boubsila-Bérardi (environ 6500 personnes) : deux zones sans équipement urbain, peu alimentées en eau, sans égouts, particulièrement insalubres. Si la municipalité d’Hussein Dey se souciait peu de ces bidonvilles, un certain nombre de personnes, tant musulmanes qu’européennes, se préoccupèrent du sort de leurs habitants.» Quant au bidonville de Oued Ouachayah, où vivait Sœur Renée, s’étendant sur une superficie de 13 ha, il abritait une population de 12 393 personnes. De formation récente, sa population originaire des Hauts-Plateaux y était arrivée à partir de 1954.


Des lieux d’expérimentation de la notion d’humanisme


Ces bidonvilles, ce sont ces lieux que Marie-Renée Chéné trouva en 1950, dont elle dit que ce fut pour elle : «Un privilège d’entreprendre en Algérie une tâche sociale sans mandat administratif.» Par son dynamisme, cette dernière va créer un pôle d’attraction pour les jeunes qui avaient envie de faire quelque chose.


Puis, peu à peu, ces activités au sein des bidonvilles prirent de l’ampleur avec l’arrivée des organisations non gouvernementales laïques et religieuses. Certaines vont marquer de leur sceau d’humanisme les esprits des populations des bidonvilles. Ils furent également les témoins de ce qu’était la colonisation, ce dont ils en informeront la presse, notamment Le Monde. Pour ne citer que certains d’entre eux, ce sont le Service civil international (SCI), la Mission de France, l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale (AJAAS), les Scouts musulmans algériens (SMA), etc., sans oublier la paroisse d’Hussein Dey sous la houlette du Père Scotto, surnommé «le curé communiste», qui, au nom des Evangiles, interpelle ses fidèles réfractaires à toute action sociale envers leurs prochains, ni enfin la famille Daclin dite béni Daclin ou le couple Charlot et Juliette avec leur fille Ellen, ces fervents catholiques qui ouvrirent leur appartement du 25 rue de Tripoli, dit la «Centrale» pour offrir aux Algériens comme aux Européens un abri, le gîte et le couvert et même le téléphone et, au besoin, de l’argent de poche. Les clefs de la maison, sous le paillasson, ou dans la boîte aux lettres, étaient à la portée de tous. Algériens et Européens y débattaient de la situation de plus en plus délétère et des moyens d’y faire face. Ces débats se poursuivaient dans la baraque de Dar Essaâda, chez Marie-Renée Chéné.

 

Paul Teitgen fera partie du cercle et on comprend pourquoi il ne tarda pas à remettre sa démission de son poste de secrétaire de police de la préfecture d’Alger. Mohammed Sahnoun, qui fréquenta aussi ces débats, évoque dans son roman historique, Mémoire blessée, le souvenir de cette «Vendéenne tenace au tempérament de Chouan». En 1956, lors de la rafle de La Casbah, elle s’opposa énergiquement aux demandes de la préfecture de police et des parachutistes de Massu qui voulaient utiliser les assistantes sociales pour effectuer la fouille des femmes de La Casbah d’Alger. Avec quelques autres, elle refusa la compromission, ce qui lui valut une garde à vue d’une nuit au poste de police. A partir de mars 1955, la création par décret du Service des centres sociaux-éducatifs fondés par Germaine Tillion va juguler et canaliser cette effervescence pour mieux encadrer ces activités bénévoles et spontanées qui émanaient de toutes parts. L’éducation des enfants et l’apprentissage des adultes à un métier furent le fer de lance de ce service pour sortir les Algériens de leur «clochardisation». Nelly Forget, qui vécut ces moments, remarquera : «Pour la première fois, les mouvements et pas seulement des institutions et individus, représentant la jeunesse algérienne et française vont se retrouver dans une action commune.»

 

Jim House, analysant cette effervescence, pense que «la caractéristique commune de ces interventions était qu’elles réunissaient des musulmans et des Européens dans des actions communes, ce qui était exceptionnel et plutôt mal vu dans l’Algérie coloniale de l’époque.» Toutes ces personnes ont, chacune attelée à sa tâche, contribué non seulement à humaniser les bidonvilles, mais également à faire de leur travail social ou religieux un acte politique. La «clochardisation» des Algériens dénoncée par Germaine Tillion a été plus ou moins atténuée par la présence réelle dans les bidonvilles de toutes ces personnes. Mais certaines en payèrent le prix fort. En effet, ce dynamisme humanitaire va très bientôt faire l’objet de soupçons car supposé en collusion avec les nationalistes algériens. A partir de février 1957, de vastes opérations d’arrestations vont frapper durement et durablement ces associations et ces jeunes volontaires, femmes et hommes. Sans distinction d’origine, Algériens et Européens vont connaître les prisons avec leur lot de tortures et d’humiliations. Des ordres d’expulsion seront édictés. C’est ainsi que vont s’ouvrir les fameux procès dits «des chrétiens progressistes» ou encore «des soutanes». Puis les assassinats vont suivre, qui atteindront leur apogée lorsqu’en mars 1962, six inspecteurs des centres sociaux furent lâchement assassinés par l’OAS. Dans ce climat franchement délétère, les bidonvilles sont isolés, mais pas complètement. La Sœur Renée continua ainsi de vivre dans son bidonville de Oued Ouchayah. Elle va en devenir implicitement la porte-parole.


Sœur Renée, porte-voix du bidonville de Oued Ouchayah


Lorsque sœur Renée atterrit dans le bidonville, ce sont les Algériennes qui lui trouvèrent un travail à mi-temps comme aide-ménagère auprès d’une famille de pieds-noirs d’El Harrach. Peu à peu, en fréquentant le milieu pied-noir, elle va tisser des liens entre l’Algérie de la misère et celle des pieds-noirs les plus modestes, européens et juifs. Elle se souvient d’une fois où, sollicitant une famille européenne pour la garde d’une enfant du bidonville dont la mère était hospitalisée, elle finit, après bien des hésitations, par accepter. C’est ainsi qu’une amitié naquit entre ces deux familles modestes. Quoi qu’on en dise, des liens et des rapprochements étaient possibles entre communautés. Malgré la guerre et la misère qui régnait dans les bidonvilles, entre El Harrach et Hussein Dey, une atmosphère exceptionnelle de solidarité régnait. Pour défier cette misère, «qu’est-ce qu’on riait avec les femmes à Oued Ouchayah !», me confia Sœur Renée. C’est auprès de Marie-Renée Chéné, à Dar Essaâda, ou encore de Juliette, dite Daclinette, au 25 rue de Tripoli, que sœur Renée va se ressourcer. Elle participe aux différentes opérations initiées par les différentes associations dans les bidonvilles.

 

Avec le soutien, en particulier, du Frère Eric de Saussure, l’artiste peintre, elle contribue à établir, d’une part, un plan du bidonville avec des noms de rues, pour faire arriver l’eau, et d’autre part, des fiches de chaque famille avec leur adresse, afin que les aides sociales puissent leur parvenir ou encore afin de leur permettre de trouver un travail qui n’était pas possible sans une adresse fixe. Il fallait aussi établir des cartes d’identité. Sœur Renée, dans sa tâche d’écrivaine publique prenant attache avec les mairies supposées de naissance, réussit à obtenir des actes de naissance pour les gens du bidonville. Par ailleurs, le bidonville étant classé dangereux, aucun secours ne pouvait y parvenir, elle décide d’apprendre à conduire pour venir en aide en cas d’urgence, ce qui n’était pas chose rare au bidonville. Dans un premier temps ce furent les voitures de la famille Daclin et celle des Frères qui furent mises à contribution pour acheminer les urgences à l’hôpital.

 

Sœur Renée ne tarda pas à s’acheter sa propre voiture grâce à l’appui de sa famille en Suisse. Mais le travail humanitaire au plus près des Algériens ne s’arrêtait pas là. Même si Sœur Renée s’en défend, son engagement fut aussi politique.

Il est avéré que pour une Européenne vivre dans un bidonville en ce temps de guerre était aussi un engagement politique. La solidarité ne pouvait qu’inciter à la compréhension du désir d’indépendance des Algériens. Avec sa douce voix presque inaudible, sœur Renée finit par m’avouer que sa formation politique lui était venue non seulement de sa présence dans le bidonville où elle apprit ce que signifiait la colonisation, mais également grâce à un médecin, le Dr Khaldi, installé à El Harrach, qui avait toujours répondu à ses sollicitations pour des consultations de malades graves au bidonville et qui n’hésita pas non plus à prendre le temps de discuter avec elle des choses du moment, lui donnant à lire la presse, surtout Le Monde. «Je ressentais sa blessure», me confia-t-elle. Une autre personne l’avait marquée, il s’agit de Jean Reliquet, procureur général à la cour d’Appel d’Alger, qu’elle avait sollicité, lors de l’arrestation de Nelly Forget, dont elle devait être la correspondante. «Il me recevait dans son bureau, me parlant de la gravité de la situation et de son malaise au point de me mettre au balcon pour en discuter, car il me disait que c’était peut-être le seul endroit où il n’y avait pas d’écoute. Je l’ai souvent sollicité pour m’aider à retrouver telle ou telle personne disparue du bidonville.»

 

Il y avait aussi cette autre personne, chef de corps de soldats, un officier protestant qui fréquentait le temple. Un soir, dans une rafle au bidonville, tous les hommes avaient été arrêtés. «De Oued Ouchayah, je suis allée à bicyclette jusqu’à sa caserne située en haut de La Casbah, à peu près 17 km à parcourir. Il n’avait même pas été avisé de ces arrestations. Il en libéra plusieurs.» Evoquant les contradictions de cette guerre atroce, Sœur Renée me fit remarquer que sa robe bleue de religieuse, véritable sauf-conduit, lui fut d’un grand secours. Que ce soit chez les militaires ou dans les administrations, les portes lui étaient souvent ouvertes. Elle pouvait entrer dans toutes les prisons pour apporter les couffins ou rendre visite avec les femmes et les enfants, aux hommes incarcérés. Elle me fit remarquer qu’un jour le directeur du centre d’internement administratif de Ben Aknoun avait les larmes aux yeux lorsqu’il avait vu des enfants arriver avec leur maman pour la visite du père incarcéré. Du coup, le prisonnier n’était plus vu comme une chose qui tuait mais comme un être humain qui luttait pour sa dignité. Elle apportait également les carnets de pension à signer aux prisonniers afin que leur famille puisse les percevoir. Son combat ne s’arrêta pas là puisqu’elle va établir des ponts d’amitié durable entre son pays natal, la Suisse, et l’Algérie.

 

Comme jadis, elle mit à contribution sa famille, son village, son canton, pour non seulement recevoir des vivres et des vêtements, mais également faire voyager en vacances les enfants des bidonvilles et notamment ceux de Oued Ouchayah. Directement de Oued Ouchayah à Genève : qui dit mieux ? Par ce lien, me dit-elle, sa campagne suisse fut sensibilisée à la situation algérienne mais aussi à ce qu’était l’Islam. Certaines personnes de son canton se sont même engagées plus tard, plus ouvertement, lui a-t-on confié, aux côtés des Algériens. A la fin de l’année 1961, au décès de la Mère supérieure fondatrice de Grandchamp, Sœur Renée fut appelée par sa communauté. Elle y resta jusqu’en 1966. Elle suivra de loin les atrocités de l’OAS, le départ des pieds-noirs dont elle pressentait le destin tragique. Même si ce fut de loin, elle partagea avec bonheur l’indépendance de l’Algérie qu’elle savait inéluctable.


Sachant que son travail n’était pas fini, elle demanda à revenir en Algérie, pour participer à sa reconstruction. C’est en 1966, au bidonville de Oued Ouchayah, dans sa baraque, que d’autres tâches l’attendaient.

Elle apprit aux femmes à devenir de véritables entrepreneuses en faisant valoriser leur artisanat mais aussi on leur apprenant d’autres techniques, du tricotage ou de la machine à coudre. A défaut de pouvoir les envoyer à l’école car les résistances à l’éducation des femmes restaient fortes dans ces milieux d’origine rurale, elle engagea un vrai travail auprès des pères, des fils et des frères pour qu’ils acceptent que les productions de ces femmes, épouses, sœurs et filles, soient mises sur le marché, mais aussi que ce soient elles qui perçoivent les bénéfices de leur travail, même si elle savait que l’argent allait dans le portefeuille de l’homme, maître incontesté de la maison. La situation a, aujourd’hui, bien évolué, et les femmes en Algérie sont maintenant plutôt maîtresses de leur destin.

 

A sa manière, Sœur Renée, dans une période peu propice, y a été pour quelque chose. Elle attendit bien longtemps que le bidonville de Oued Ouchayah soit rasé en 2011. Mais ce sont d’autres expériences algériennes qui l’attendaient, dans un village accroché aux cimes des monts de Tablat, sur l’Atlas blidéen, où elle vivra jusqu’en 1976. Mais Sœur Renée, l’infatigable continue, malgré la retraite, à œuvrer pour un «dialogue de femmes». Mais ceci est une autre histoire.

C’est avec les mots de remerciements que Sœur Renée adresse aux femmes des bidonvilles que je voudrais conclure cet article. Ces femmes modestes, attachées à leur culture et à leur religion, «m’ont faite femme en m’acceptant parmi elles», me dit-elle. «Elles m’ont acceptée dans ma différence, elles m’ont appris non seulement la tolérance mais aussi que le vivre-ensemble était possible malgré la misère. Et le meilleur de moi-même que je puisse leur donner est de rester parmi elles quoi qu’il arrive, et ce, jusqu’à mon dernier souffle.»



Bibliographie :

 

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Couette Pierre, Marie Renée Chéné (1911-2000) : pionnière de l’action sociale, Edition par souscription, 2012.
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Forget Nelly,


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Nozière André, Les chrétiens dans la guerre d’Algérie, Paris Cana, 1979.
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Sahnoun Mohamed, Mémoire blessée, Paris, Mouton Lahaye, 2007, Alger, Barzakh, 2011.
Thénault Sylvie, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre, Paris, La Découverte, 2004.

 

Barkahoum Ferhati. Directrice de recherche au CNRPAH, Alger ; chercheure associée au CHSIM/EHESS, Paris.

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