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Je n’ai pas la faculté de parler aux morts ! Mais Rachid Aliche n’est pas mort, son âme est parmi nous.

Rachid Aliche

Aujourd’hui Rachid At Moussa, c’est toi, c’est moi. Il est en nous, sa présence ne fait aucun doute. Dans nos croyances anciennes, dans l’imaginaire cosmogonique kabyle, les âmes des êtres chers reviennent nous rendre visite chaque fois que nous évoquons leur parcours, les sacrifices qu’elles ont consenties pour la communauté. Les âmes deviennent des mânes, des gardiens invisibles du burnous collectif, Iassassen n Taddart, Iassassen n tudert. Rachid Aliche d Aâssas sur Taguemunt Azzouz, et tous les villages de Kabylie.

 

Comme Dda Lmouloud et tous les créateurs qui ont voué leur vie à la sauvegarde de notre patrimoine ancestral, de notre mémoire torturée, de notre histoire millénaire, Rachid est le gardien de la Kabylité, d assalas n tjadit, d ttigejdit deg uxxam n Teqbaylit.

 

Rachid a brisé les tabous et ouvert la porte de l’impossible, éclairé le sentier obscurci par l’histoire et la volonté mortifère d’un pouvoir jacobin promoteur de la pensée unique rétrograde et intégriste. Rachid d Assaka, un gué, un pont sur le fleuve du temps entre les deux rives du monde entre l’obscurité et la lumière, entre le passé et l’avenir, entre nos particularismes et la culture universelle. J’ai le même prénom et le même âge que Rachid, le destin ou le hasard ont fait qu’il décède le 18 mars, alors que je suis né un 18 Mars, je me sens comme redevable d’une continuité, d’un viatique, d’un héritage que je dois porter à mon tour et continuer l’œuvre de cet homme que la vie n’a pas gâté.

 

Je n’ai pas connu Rachid suffisamment, mais il est de ces personnes chargées d’empathie et du besoin de communiquer, qu’il nous avait suffi de deux rencontres fortuites en France pour nous comprendre et aller rapidement dans nos préoccupations essentielles : Comment sauvegarder notre littérature orale Kabyle, comment transmettre aux jeunes générations les trésors que nous ont confiés nos mères, nos pères,nos cousins.

Nous nous étions entendus rapidement sur l’essentiel, il fallait passer à l’écrit, mettre avec les premières règles établies par Mouloud Mammeri, sur papier la mémoire des anciens, l’héritage que le temps nous a transmis, toute notre sensibilité, nos mots de tous les jours, nos sonorités, nos pleurs, nos joies, nos créations que l’usure du vent effaçait du tableau de l’humanité.

 

L’œuvre pionnière de Rachid Aliche

L’œuvre de Rachid Aliche est une quête identitaire inassouvie. L’auteur de « Asfel » et de « Faffa » avait opté pour une littérature de l’urgence, peu lui importait le style, la tournure, la forme, seul le contenu primait, le message pesait dans sa lutte contre le temps, contre l’oubli et l’inertie générale. Il avait l’art de distinguer rapidement l’essentiel de l’accessoire, aller à la pulpe sans s’attarder à l’écorce, palper et tester la substance extraite de son récipient. Il avait à sa façon tranché sur la question, il fallait agir et l’écriture et la parole étaient ses outils, ses instruments, il avait compris que sans la maitrise de l’oralité point d’écriture et sans écrits la parole allait disparaitre. Contre cette menace d’extinction de notre verbe, il opta comme pour ressusciter Belaid At Ali, pour la littérature, mais aussi pour l’apprentissage de la langue par la parole, le son, à travers des émissions didactiques spécialement destinées à l’enfance ! C’est tout un symbole. Il était dans l’esprit de la reconstruction de ce que les colonisations successives avaient détruit, œuvre coloniale de déracinement que l’école algérienne s’évertuât à continuer de sorte à enterrer définitivement toute trace de l’Amazighité.

 

Rachid avait le sens de la formule pour dire sa pensée profonde : "amazight est en danger de mort, si on ne bouge pas, nous connaitrons la mort absurde des Aztèques", m’avait-il confié dans une station de métro à Lyon. Il était homme à faire ce qu’il disait. Son parcours à la radio Chaine 2, démontre si besoin était, cette unité entre la pensée et l’engagement concret, militant, pour Tamaziɣt, cette cause identitaire inséparable de notre destin ».

 

Dans son roman emblématique «Asfel», une œuvre poétique dense d’écriture moderne, Rachid refuse que l’âme de nos ancêtres soit l’objet du rituel sacrificiel pour exorciser une malédiction ! Il part à la quête de notre identité à travers un amour impossible, à la reconstruction de l’unité brisée, de la mémoire dispersée, de l’identité diluée. Armée d’ une symbolique locale, le roman, à la Kateb Yacine, sans ancrage dans le temps matériel, accède dans son thème, la quête de soi et de l’unité dans la diversité, à l’universalité des valeurs.

 

Dans son second roman «Faffa» consacré au déracinement et à la perte dans l’exil, Rachid est en même temps, Adarwic, le fou dont a besoin la société pour dire les vérités crues sans artifice sans détours inutile, Amɣar Azemni, le sage eternel qui porte la mémoire et l’histoire de la Kabylité Taqvaylit et Ilemzi un jeune homme porteur de l’avenir prometteur. L’unité de ce triangle de la condition de l’être kabyle avalé par l’exil, se reconstitue dans la principale valeur de la Kabylité «Le pain partagé, Tagula d lemlaḥ».

Rachid avait la magie du verbe et la pédagogie atavique du conte et de la narration innée en dehors de toute linéarité, en dehors des contingences du temps et de l’intrigue facile, il était moderne dans sa pensée et sa création, il portait en lui la folie et le génie de Kateb Yacine, la détermination et la patience de Mouloud Mammeri, la fidélité à la matrice kabyle de Mouloud Feraoun, la classe et la sensibilité de Jean El Mouhouv Amrouche, la poésie déchirante de Taos Amrouche. Il pouvait muer facilement du poète au pédagogue, du conteur des entrailles, au romancier au long souffle.

 

Rachid avait l’étoffe d’un grand créateur ! Il avait senti venir les mutations douloureuses pour notre génération et sans doute indolores pour les jeunes générations coupées de notre matrice identitaire par une école meurtrière, une vision uniciste et jacobine de la culture. Il vivait pour Tamaziɣt plus que pour tout autre projet, il avait la force inébranlable de croire en ce qu’il faisait et de faire ce qu’il croyait ! Notre devoir est d’honorer sa mémoire, de faire connaitre son œuvre, de continuer le travail avec les moyens technologiques conséquents d’aujourd’hui. Je ne sais pas parler aux morts, mais Rachid Aliche n’est pas mort, son âme est parmi nous aujourd’hui Rachid c’est toi, Rachid c’est moi !

 

Rachid Oulebsir

L’œuvre de Rachid Aliche : Diplômé en physique-chimie, diplômé de littérature, parlant l’Allemand et plusieurs autres langues,Rachid Aliche est né le 7 Avril 1953 Taguemount Azzouz dans la commune d’ At Mahmoud en haute Kabylie. Il est le premier romancier en Tamazight postindépendance. Son apport à la littérature amazigh est un repère incontournable. Il était également producteur d’émissions pour enfants et de cours de langue berbère à la Chaîne II algérienne. Il est décédé le 18 mars 2008 à Alger.

 

Ouvrages :

- Asfel, Roman Éditions Fédérop, Mussidan, 1981, 139p.
- Faffa, Roman Éditions Fédérop, Mussidan, 1986, 143 p. (réédité à Alger en 1990).
- "Tasinfunit, taceqquft umezgun", Pièce de théâtre, Awal, 1988, p. 73-81.
- Manuel d’initiation à Tamazight (lecture et conversation) destiné à l’enfance.
- Nouvelles et textes de critique littéraire publiés dans la presse algérienne, (La Nouvelle République, Liberté...)
- Une cassette audio + 1 livret des textes chantés à but didactique.
- Un recueil de textes (issus de l’émission enfantine) destiné à l’enfance.

 

Le Matin DZ : le 18/03/14

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