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d6ed496cb2d4b738e6ddf9bca484a62eLeo Frobenius (1873-1938), ethnologue et archéologue allemand, l’un des premiers penseurs occidentaux à remettre en cause les bases idéologiques du colonialisme[1] et à avoir contesté que les européens auraient trouvé en Afrique des peuples véritablement sauvages[2], a ramassé une somme considérable de contes berbères anciens et en a étudié les fondements idéologiques, culturels, religieux, historiques qui les régissent, les sous-tendent et qui tissent un imaginaire collectif où s’entremêlent la mémoire, l’identité, le tabou… Il a écrit notamment quatre tomes de Contes Kabyles[3]. Il dit dans l’une des préfaces de l’un de ses quatre tomes, le premier si je me souviens bien, que le conte en Afrique du Nord est d’une force imaginaire et symbolique inégalable, tant, disait-il, encore faudrait-il que je me souvienne de l’exactitude de ses mots, l’oralité a depuis des millénaires constitué chez les peuples berbères le vecteur essentiel de la transmission culturelle.
Par ailleurs, le travail colossal de Pierre Bourdieu (1930-2002), le sociologue, anthropologue et ethnologue français sur l’Algérie, notamment en s’appuyant sur une étude anthropologique de la société berbère de Kabylie[4] pour en ressortir sa théorie de La domination masculine ( livre publié en 1988) constitue une somme impressionnante d’informations nous concernant; une référence qui aurait pu du reste être exploitée dans divers domaines pour engager un processus plus profond d’auto-compréhension. Ce faisant, il a trouvé en Kabylie le terreau fertile pour théoriser les relations et les conditionnalités qui régissent les hommes et les femmes en sociétés.
Toutes aussi pertinentes, les études anthropologiques de Rahmani Slimane (1893-1964), avaient ouvert un champ immense et en friche peu exploité par les chercheurs algériens. Il a écrit entre autres Coutumes des labours chez les Béni-Amrous, L’enfant chez les Kabyles jusqu’à la circoncissions ou encore Le mariage chez les kabyles. Son travail est d’autant plus étayé qu’il a délimité son champ d’action et d’exploration intellectuelle, à savoir la Kabylie en général et le sahel en particulier, afin qu’il atteigne un haut degré d’objectivité dans ses travaux. Il a étudié et investi les champs vastes de concepts clés tels Le mariage, Le divorce, La grossesse, Le nif, Les rites autour des animaux domestiques, etc., à tel point qu’il en est sorti avec des études anthropologiques qui peuvent faire l’objet d’innombrables recherches académiques.
On ne peut ne pas citer Mouloud Feraoun, Boudia, Jean Amrouche, Taos Amrouche, Fathma N’Ait Mansour Amrouche, la liste est encore longue, tous des écrivains ou intellectuels qui ont hissé notre culture orale et profane vers l’écriture et la culture savante. Il ne s’agit pas d’une étude exhaustive, loin s’en faut, pour énumérer l’apport quantitatif ou même qualitatif de l’un par rapport à l’autre. La question est autre et elle porte sur notre identité en général d’un point de vue historique, l’histoire récente s’entend, pour essayer de comprendre que chaque culture qui a eu à prospérer et à se constituer comme exception culturelle s’est donnée tous outils et moyens pour s’exprimer et exprimer sa singularité.
Un enseignant en philosophie m’a dit un jour que la culture berbère en général a connu un meilleur essor avec le canal de
Leo Frobenius
la revendication politique, surtout avec les innombrables soubresauts reliés directement ou indirectement à la révolution algérienne. J’ai pensé qu’il avait raison. Pour s’en convaincre, il suffit de penser à quelques dates ou Espaces-temps qui, inconsciemment presque, constituent aujourd’hui pour nous des lieux et espaces de mémoire. On peut citer à titre d’exemple, la crise berbère de 1947 au sein de l’Os (Organisation secrète) alors dirigée par Hocine Ait Ahmed, le dénigrement médiatique réservée à La colline oubliée de Mouloud Mammeri à sa parution en 1952, lorsque Mohammed Cherif Sahli qualifia le roman de colline du reniement, plus Kabyle qu’Algérienne, la prise des armes des Kabyles en 1962 avec Mohand Oulhadj et Ait-Ahmed pour contester le détournement de la révolution. Cependant, le printemps berbère de 1980 où la conférence programmée avec Mouloud Mammeri sur la poésie berbère ancienne avait été interdite et qui, par conséquent, avait constitué le prétexte de l’une des répressions les plus sanglantes de l’Algérie indépendante, constitue aujourd’hui et incomparablement le référent culminant de la mémoire collective des Kabyles; un point initiatique où convergent tous les acteurs sociaux berbérophones aussi soient leurs divergences.
En effet, après 1980, on a assisté à un éveil, quoique tardif, des berbères en général pour s’approprier leur culture. L’immigration avait de par le passé joué un rôle majeur qui a d’ailleurs été un préambule pour les événements de 1980. On citerait l’apport considérable de l’académie berbère en France, fondée par le militant et nationaliste Mohand-Aârav Bessaoud (1924-2002), le même, pour s’en souvenir, qui a écrit le livre-pamphlet célèbre Heureux les martyrs qui n’ont rien vu. Par ailleurs, le rôle de la chanson kabyle, aussi bien émise d’Algérie que de l’exil, avec les Idir, Ferhat, Matoub, Lounis Ait-Menguellet, Slimane Azem, Malika Domrane, Nouara, Cherif Kheddam… opérait un travail de fond et amassait, pour ainsi dire, dans la mémoire collective une somme importante de symboles et de référents culturels où reviennent incessamment la mémoire, l’identité, l’appartenance, la singularité, les lieux de mémoire que symbolisent les espaces foulés par nos héros et héroïnes historiques comme Kahina (Dihya), Jugurtha, Massinissa, Fathma N’Soumer, Amirouche, Koseila, etc.
Le Stade ou le lieu de la revendication des masses
La JSK (Jeunesse Sportive de Kabylie) allait, pour relayer la parole savante des Mammeri, des Kateb, des chanteurs, intellectuels et artistes divers, trouver l’espace idéal pour massifier la revendication culturelle berbère, en l’occurrence dans les stades. 80 000 spectateurs, au grand dam de la tyrannie, allaient scander à l’unisson des slogans très chargés aussi bien politiquement que culturellement; des slogans tirés tantôt du terroir, tantôt d’une chanson de Ferhat ou de Matoub, d’autres fois d’une œuvre de Kateb ou de Mammeri, à tel point que l’on allait bientôt s’y permettre jusqu’au luxe de scander à tue-tête Ekker a mmis oumazigh ( réveille-toi le fils d’Amazigh, l’homme libre) de Mohand Idir Ait Amrane (1924-2004); l’hymne que l’on s’empressa de designer de l’hymne des kabyles. C’est dire que la symbolique du stade allait propulser incroyablement la revendication légitime de tout un peuple. D’autant que les joueurs de la fameuse JSK, Jambo JET plus tard, allait non seulement porter le flambeau d’une région mais, bien davantage, de tout un pays, car, à l’époque, elle, qui ne s’en rappelle pas, servait un cuir inédit pour le foot algérien et africain, tant et si bien que le mythe et la légende allait ancrer dans les mémoires l’équipe martienne qui faisait de ses adversaires une bouchée.
Ceci dit, la naissance du multipartisme dans le pays, après la révolte d’octobre 1988, allait jeter définitivement les soubassements et les fondations de la singularité d’une région : la seule qui vota laïc et démocratique au pays après le raz-de-marée du FIS. Les Kabyles votèrent massivement pour deux partis d’essence Kabyle, le FFS et le RCD en l’occurrence. D’où découlèrent d’ailleurs et respectivement le MCB (Mouvement Culturel Berbère) Commissions et le MCB Coordination. D’aucuns y ont vu les prémices d’un démembrement, d’un émiettement funeste pour la Kabylie. Ont-ils raison ou tort, là est une autre question. Toutefois, je me permets une échappatoire. En 2004, si ma mémoire est bonne, dans une conférence à l’université à Paris, Hocine Ait-Ahmed donne son opinion sur la chose après une question d’un vieux militant du FFS. Le bonhomme s’était vénérablement étonné, en posant la question au concerné, comment Ait-Ahmed pouvait affirmer que le mouvement des Aarouchs, créé à la hâte pendant le printemps noir de Kabylie qui a fait 126 morts, était une pure création de la sinistre SM, pendant que le militant en question jurait, soit dit en passant, qu’il y était on ne pouvait plus sincère et qu’il ne croyait pas mieux faire pour servir la cause.
Ait-Ahmed répondit en se projetant alors sur les années prochaines à venir, à savoir la reprise de tous les espaces d’expression publique et leur fermeture par l’état algérien. Selon Ait Ahmed, du moins en avais-je déduit, l’erreur monumentale était que l’on a chargé des acteurs sociaux inconnus, souvent sans aucun passé militant, pour relayer les canaux classiques alors organisés, expérimentés et surtout très au fait de la chose politique. La preuve en est que quelques pourparlers, négociations s’il en est, comme qualifiées par le fameux Ouyahia, suffirent pour que la Kabyle endure sa plus grande déception de l’histoire. Et puis, je vous en pose la question, aussi divergents étaient nos acteurs sociaux, RCD, FFS, Coordination, Coomissions, etc., il n’en demeure pas moins que l’on parlait tous laïcité, que l’on partageait notre Kabylité et Algérianité, et surtout que l’on rêvait en un lendemain meilleur, qu’en pensez-vous? De quoi parle-t-on maintenant? De la longueur des Kamis n’est-ce pas, du licite et de l’illicite, des bars à fermer, des mosquées et églises nouvelles à construire… Bref, pour tout dire, c’était le moment que je trouvai, en ce qui me concerne, être le plus intéressant de la conférence.
La SM, tout le monde finit aujourd’hui par se l’avouer, a compris que son pouvoir de manipulation était d’autant plus accru, surtout face à des Bleus politiques, passez-moi l’expression, qu’elle se devait de saisir l’occasion tant rêvée pour casser le dernier rempart de la résistance démocratique en Algérie. La Gaule algérienne, nous en sommes tous aussi bien fautifs que naïfs, au lieu d’envoyer comme à son habitude Astérix, le malicieux et intelligent petit bonhomme, s’est contentée, cette fois-ci, des muscles et Menhirs d’Obélix; la suite, tout le monde la connait : quelques sangliers sauvages sur la table que le tour était déjà joué. Obélix mangea goulûment, roupilla d’un sommeil aussi profond que celui des sept dormants d’Éphèse (Ahl el Kahf) et quand il revint dans sa gaule personne n’osa plus le regarder dans les yeux. Pire, personne ne voulut plus parler de cette histoire initiée par les Mammeri et acolytes.
Quelqu’un pourrait me dire, et il en aurait le droit, où est le lien entre Leo Frobenius et le militant du FFS de Paris.
 Bien entendu, ce Kateb Yacine: le terroir pour aller vers l’universel serait tout à son honneur. Me concernant, je puis affirmer que le lien est on ne peut plus simple; la cacophonie des stades qui font onduler les supporters de la JSK comme des vagues océaniques, le militant du RCD, du FFS ou de n’importe quel démocrate qui s’égosille à redire que la solution est dans son parti ou dans ses idées, le conte qu’il faut apprendre coûte que coûte à nos enfants, le pièce théâtrale la guerre de 2000 ans de Kateb Yacine ou le roman La colline oubliée de Mouloud Mammeri qu’il faut lire et faire lire encore et encore, le poème d’Ait Menguellet ou de Matoub Lounes qu’il faut déchiffrer le soir autour dans une veillée autant de fois que possible, l’artisan qui se souvient d’une coutume, la vieille qui se rappelle une chanson, le conteur des souks, la chanson des épousailles, la robe kabyle dans toutes ses variantes, les Contes kabyles de Frobenius, chaque amoureux d’écriture, de musique, de poterie, de dessin… Tout cela, tous ceux-là et bien davantage… voila ce qui fait la sève d’une société, les solives qui retiennent le toit de la mémoire, les murailles et les souvenirs inébranlables qui protègent la patrie de l’amnésie.
N’avez-vous point entendu parler de l’homme qui creusait la terre pour découvrir des racines, et qui trouva un trésor ?[5]
 
 
 
H. Lounes

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