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La Kabylie commémore, aujourd’hui, le 59e anniversaire de la naissance du rebelle

«Je suis toujours Matoub»

 

Parmi les personnes à qui Aït Menguellet s'est identifié, dans le contexte du "Je suis Charlie" qui a coïncidé avec son gala du 11 janvier dernier au Zénith de Paris, il y a le nom de Matoub Lounès.

 

Ce dernier a été joint à Tahar Djaout, Saïd Mekbel, Smaïl Yefsah et tous ceux qui ont été ciblés par les balles assassines, pour ceux qu'ils représentent sur le plan culturel, intellectuel, symbolique et de lutte identitaire. Il fait partie de cette élite décapitée par la bêtise humaine. Une bêtise "infinie comme l'univers", précise le chanteur Idir, en citant le grand Einstein, toujours à l'occasion des attentats de Paris de la première semaine du mois de janvier. La bêtise qui a mis fin à la vie de Matoub Lounès, un certain 25 juin 1998 à Tala Bounane, n'est sans doute pas si "bête" que cela, oserions-nous dire.

 

 Car, elle s'en est prise à un symbole immense, l'un des rares qui fût en communion complète, charnelle, avec la société kabyle, dans un moment où les repères commençaient sérieusement à se brouiller, où les partis politiques s'étaient montrés inefficaces, où les associations étaient neutralisées et où presque tous les médiateurs culturels, portant les espoirs et les malaises de société, étaient "clientélisés". Né le 24 janvier 1956, Matoub se fera connaître presque "en déboulant", c'est-à-dire d'un seul coup, à partir de la fin des années 1970. À la veille du Printemps amazigh d'avril 1980, Aït Menguellet, Idir, Ferhat Imazighène Imula et d'autres ténors de la chanson kabyle à texte, furent rejoints par Matoub. Son nom s'imposa rapidement.

 

Il apportera un autre style chanté par une voix rocailleuse et disant les choses sans détour. Il ira droit au cœur de la jeunesse, assoiffée de vérités et de vivre son identité sans complexe. Pendant vingt ans, Matoub déroulera sa saga poétique, accompagnant la jeunesse dans toutes espérances de promotion sociale, de reconnaissance identitaire et d'émancipation politique. Il paya le prix fort de son courage et de sa ténacité, non seulement en étant censuré et "ostracisé" des médias officiels, mais en recevant à deux reprises des rafales de kalachnikov (octobre 1988 et juin 1998) dont la seconde lui fut fatale. Ce prix, on est tenté de lire dans ses chansons, qu'il le voyait venir, étant conscient du combat qui fut le sien, par lequel il porta les revendications historiques de la société tendant à réhabiliter la citoyenneté dans sa dimension intégrale: politique, culturelle et sociale.

 

 Il pourfendra les politiques, les militaires, le système policier, la médiocrité de l'école, l'intégrisme islamiste et tous éléments de la stérile régression qui ont affecté la société algérienne dès le lendemain de l'Indépendance du pays. Mieux, il fouinera même dans la période de la guerre de Libération, précisément dans les "purifications" qui s'y étaient produites pour y trouver les germes de nos futurs malheurs. La vie de Matoub se confondra avec le combat quotidien mené par toute la société, et ce, non seulement en se lançant de tout son poids sur le terrain des luttes, mais également dans le teneur de plusieurs de ses textes, où la frontière entre la vie réelle du chanteur, la création artistique et le combat de la société est presque effacée, donnant l'impression d'une épopée générale.

 

Dans la longue chanson "A tarwa lhif" (1986), ce brassage est sans doute plus visible qu'ailleurs. Se mêlent alors les scènes de la vie privée, le bréviaire des errements du pouvoir politique, l'arbitraire dans la gestion du pays, les leçons et la philosophie de la vie. Avec les textes d'Aït Menguellet, de Ferhat, d'Idir et d'autres chanteurs qui ont fait de l'engagement une valeur exactement aux antipodes de l'"encagement" et de l'embrigadement recherché et encouragé par le pouvoir politique de l'époque, la chanson de Matoub s'inscrit dans cette épopée de remise en cause de l'ordre établi sous toutes ses déclinaisons: politique, sociale, philosophique et culturelle. Sa présence avait une telle prégnance que les vingt ans pendant lesquels il avait produit ses albums étaient vus et vécus comme un demi-siècle, sinon plus. Et dire que, à sa mort, Matoub n'était âgé que de 42 ans.

 

Parti au moment où il pouvait donner davantage, en pleine maturité, à l'image de Mouloud Feraoun, un enfant de Béni Douala ayant, lui aussi, reçu une rafale de balles 36 ans auparavant, et de Tahar Djaout, en 1993, Matoub Lounès demeure plus vivant que jamais auprès d'une jeunesse qui n'a pas eu le privilège de la connaître de son vivant; une jeunesse pour laquelle le verbe de Lounès se conjugue toujours au présent et surtout au futur. Un verbe portant dans sa trajectoire les dimensions de Tamazight, de la démocratie, des droits de l'homme, de l'État de droit, de la justice sociale; autant d'idéaux pour lesquels des luttes sont menées depuis des décennies et dont les territoires se gagnent progressivement, malgré l'infortune des jours et l'adversité du moment.

 

  On a pris l'habitude de nous plaindre parfois du retard que l'on met à rendre hommage à un artiste ou un écrivain de valeur, jusqu'à ce que sa mort vienne nous surprendre dans notre torpeur. Matoub en a parlé dans "A tarwa l'hif": "C’est après qu’il meurt qu’on accorde à l’homme sa valeur". Cependant, il se situe à mille lieues d'une telle situation, sachant que la reconnaissance de Matoub s'est établie de son vivant dans une légendaire communion avec la jeunesse kabyle, et continue à être alimentée par les nouveaux combats et défis de la société.

 

Amar Naït Messaoud ( Source la depeche de kabylie )

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