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Critique de cinéma, quasiment père de la cinéphilie algérienne depuis la fin des années 1960, enseignant et auteur, il revient, dans cet entretien, sur quelques-uns des nombreux thèmes auxquels il s’intéresse dans “Cinéma et guerre de libération. Algérie, des batailles d’images”, paru dans les deux langues arabe et français aux éditions Chihab. Dans son ouvrage, il aborde la représentation par les images de la Guerre de Libération, depuis les années de lutte jusqu’à nos jours.

Liberté : Le rôle des “cinéastes de la liberté” a-t-il suffisamment été mis en valeur dans l’Algérie indépendante ?

Ahmed Bedjaoui : Certainement pas suffisamment, et en tout cas très injustement. Djamel Eddine Chanderli, qu’on peut considérer comme le pionnier de ces cinéastes qui ont rejoint le front des combats, n’a pas pu réaliser un seul long métrage après l’indépendance. C’est également le cas de Pierre Clément, qui s’est vu marginaliser en Algérie et fut victime d’ostracisme en France en raison de son engagement aux côtés des Algériens. En réalité, dès les premiers mois de l’indépendance, une véritable lutte pour les postes dans le cinéma s’est déroulée parallèlement à la lutte pour le pouvoir entre les militants qui avaient servi sous le GPRA et les alliés de l’armée des frontières. M’hammed Yazid, à qui l’internationalisation de la question algérienne (et partant de là, la victoire politique sur la France) devait tant, n’a jamais été ministre après l’indépendance. Mahieddine Moussaoui qui fut le coordinateur du service cinéma à Tunis a bien fondé le Centre national du cinéma, mais il fut écarté deux ans plus tard et le CNC dissous. Mohamed Zinet, issu de la troupe artistique du FLN, a réalisé un seul film que le secteur cinéma a refusé de distribuer.

Vous soulignez dans le prologue : “lorsqu’on voit la production algérienne depuis 1957, on s’aperçoit que rarement une révolution nationale aura été autant glorifiée, sublimée et chantée”, sommes-nous aujourd’hui dans une autre approche par rapport à la guerre de Libération ?

C’est vrai que le cinéma algérien est né dans la lutte. Il a contribué à porter la question algérienne sur la scène internationale et à créer un courant de sympathie au profit de notre combat pour l’indépendance. Est-ce que ce rôle militant a été traduit dans les faits cinquante après ? Est-ce que le cinéma est traité comme le mérite son passé ? J’ai tenu à souligner que le cinéma algérien comme le cinéma français ont abondamment traité de la guerre de libération. Or la solution ne réside pas dans le combien, mais dans le comment et le pourquoi. Le cinéma algérien a certes glorifié le combat pour l’indépendance, mais ce sont surtout les téléfilms de Moussa Haddad, de Lamine Merbah ou de Tolbi qui ont expliqué pourquoi et comment la jeunesse algérienne en est arrivée à payer de sa vie le prix de la liberté. Il me semble qu’aujourd’hui, de jeunes cinéastes comme Damien Ounouri ou Narimane Mari posent un regard nouveau et intéressant sur cette phase fondatrice de notre histoire d’Algériens libres.

Vous relevez que les massacres du 8-Mai 1945, les manifestations du 11-Décembre 1960 et même la période antérieure à la guerre de libération n’ont été que rarement traités par la fiction. Quelles en sont les raisons ?

Je crois que le cinéma algérien postindépendance a été marqué par un ancrage rural (que la révolution agraire a approfondi), occultant ainsi la dimension urbaine apportée par les élites des villes qui ont mené le combat nationaliste puis armé jusqu’à la chute du GPRA. Le 8-Mai 45 a été en partie une riposte sanglante apportée par des milices fascistes contre la revendication de justice sociale et pour prévenir l’émergence d’une classe sociale moyenne imprégnée d’idées nationalistes. Cet aspect a été traité dans la littérature mais très peu dans le cinéma. Dahou Djerbal qualifie les manifestations urbaines des 11 et 12 décembre 1960 de “Dien Ben Phu” algérien pour les autorités coloniales. On peut rajouter à ces événements les manifestations du 17 octobre 1961, qui à Paris ont fini par démontrer l’adhésion de l’ensemble des Algériens à la ferme volonté d’indépendance vis-à-vis de la France. Fort heureusement Jacques Panijel, un chercheur français signataire de l’appel des 121, nous a laissé un film remarquable sur ce qui s’est passé ce mois d’octobre. Il a fallu attendre plus de deux décennies pour que des Algériens commencent à transposer cet événement à l’écran. Quant aux manifestations de décembre 60, et en dehors du film de Mohammed Lakhdar-Hamina qui en traite en toile de fond, aucun autre film qu’il soit documentaire ou de fiction n’a abordé ce thème.

Selon vous, qu’est-ce qui mériterait d’être abordé aujourd’hui par la fiction et le documentaire ?

Le cinéma et le public algériens ont besoin qu’on leur propose des représentations variées, multiples et honnêtes de leur histoire contemporaine. Le documentaire a sa place aux côtés de la fiction. On l’a vu avec Hors-la-loi ou avec L’Oranais, la fiction provoque plus de chocs dans les imaginaires et dans les mémoires que le documentaire. Les documentaires d’archives ont fini par être perçus comme des produits dérivés des journaux télévisés et sont devenus de ce fait moins percutants dans leur contenu. A mon sens, le dernier film d’archives qui a provoqué des ondes de choc lors de sa sortie est Combien je vous aime, réalisé par Azeddine Meddour, sur un texte de Abdelkader Alloula. On peut également citer dans le même registre de qualité historique et artistique La zerda ou les chants de l’oubli qu’Assia Djebar a réalisé pour la RTA en 1978.

Vous écrivez aussi que “le cinéma algérien a fait trop de films de guerre et pas assez de films sur la guerre de libération”.

Pour moi, il existe une ligne assez nette de rupture entre les films de guerre et ceux qui traitent de la révolution. Pendant deux décennies, les rêves de pouvoir se sont déclinés avec des rêves hollywoodiens de superproductions qui ont enfermé des combats pour la justice et la dignité dans un style fastueux et trompeur. Ces rêves ont été attisés par celui de monter les tapis rouges et les marches du Festival de Cannes. Du coup, la recherche du spectacle a tué le sens et beaucoup de films commencent et s’achèvent dans des mises en scène qui glorifient sans prendre le temps d’expliquer. Les cinéastes qui n’ont pu bénéficier de budgets importants ont dû, souvent sous le coup des contraintes, s’exprimer autrement en tentant d’expliquer pourquoi tant de jeunes ont décidé de sacrifier leur vie et leur avenir à la recherche de la liberté. La plupart de ces films ont été faits en noir et blanc. C’est le cas de Patrouille à l’Est de Laskri, à qui la pellicule couleurs a été refusée, ou de Slim Riad qui a donné, avec La Voie, un très beau témoignage sur les prisonniers des camps. Autre film à très petit budget, L’enfer à dix ans, a été sans doute le film le moins coûteux des années 70.

Pour quelles raisons “le traitement de la guerre de Libération par le documentaire en Algérie est resté longtemps sensible” ?

L’historiographie officielle s’est longtemps contentée de glorifier la révolution avec le slogan “Un seul héros le peuple”. L’essentiel était d’effacer des mémoires les grandes figures de la révolution. Lorsqu’Yves Courrière a réalisé le premier film d’archives sur la guerre d’Algérie en s’appuyant sur des interviews de dirigeants bannis par le pouvoir en place, la réaction algérienne s’est traduite par un film insipide, Guerre de libération commencé par Farouk Beloufa et finalement signé par un collectif de fonctionnaires du ministère.

Vous relevez que depuis 1958, le cinéma français a produit 50 fictions (pour la plupart par des chaînes de TV) et une centaine de documentaires avant la commémoration du cinquantenaire de l’indépendance. C’est quand même une quantité non négligeable ?

Comme je le disais plus haut, l’audiovisuel français a produit plus que nous ne l’avons fait. En quantité ; car la plus grande partie des œuvres n’abordent la guerre d’Algérie qu’en toile de fond. Après RAS de Boisset (1973), il a fallu attendre les années 2000 pour voir avec la Trahison, Mon Colonel ou encore l’Ennemi intime, des films représentant la guerre avec les tueries, la torture et les déplacements massifs de population. Par ailleurs, sur la cinquantaine de films produits côté français pour le cinquantenaire de la fin de la guerre, on dénombre très peu de fictions et en tout cas presque pas de films destinés au grand écran. Or on sait que c’est la fiction et plus spécialement la fiction cinématographique qui bouscule les imaginaires et peut réveiller les mémoires. A la télévision, le film d’archives est consommé comme un adjuvent du JT après une saturation des infos de guerre. Ces images sont donc souvent anesthésiées et on remarquera que ce sont plus les débats qui soulèvent des controverses que le film lui-même.

Combien de films ont été faits sur la guerre de Libération du côté algérien ?

Si on compte le travail des cinéastes émigrés qui ont beaucoup fait pour interpeller les mémoires des Français sur la réalité de la guerre d’indépendance, on arrive à plus de 350 œuvres audiovisuelles de cinéma et de télévision, fiction et documentaires confondus. Ce qui n’est pas si mal après tout.

La fiction fait plus de remous que les documentaires, pourquoi ?

La fiction pure arrive à créer des émotions fortes par le truchement de l’identification à des situations douloureuses que la mémoire a tendance à refouler. C’est pourquoi la fiction réussit plus aisément à réveiller les mémoires, surtout lorsqu’elles sont déjà blessées. On peut reprendre les exemples comparatifs de l’excellent documentaire de Yasmina Adi L’autre huit Mai 45 et du passage introductif de Hors-la-Loi de Bouchareb. Le premier film a été produit et diffusé deux fois par France Télévisions. Il met en cause dans les massacres de mai 1945 les plus hauts dirigeants de la France de l’époque, dont le général de Gaulle, Michel Debré et Papon (on retrouvera les mêmes derrière la répression du 17 octobre 1961 à Paris). Ce film très accusateur n’a soulevé aucune controverse, contrairement à Hors-la-Loi qui n’accuse personne nommément. Les deux événements traités par la fiction ont provoqué des émotions démesurées aussi bien dans les milieux officiels que dans les populations de “rapatriés” qui refusent d’admettre les faits historiques, même lorsqu’ils sont avérés par des historiens français et depuis belle lurette ! C’est cela la force de la fiction.

En quoi le cinéma peut-il contribuer à la “[décolonisation] de l’histoire” ?

J’ai écrit dans mon ouvrage que je considérais qu’il n’appartenait pas aux cinéastes d’écrire l’histoire, mais de la commenter ou d’apporter des témoignages sur des situations humaines capables de créer des émotions d’identification. Il revient aux historiens de procéder à des recherches sur l’histoire en se basant sur des documents et des témoignages, avant de livrer leur travail aux cinéastes. On remarque également que peu de cinéastes ont pris la peine d’associer des historiens à l’écriture ou à la préparation de leurs films.

Pourquoi, d’après-vous, s’attend-on, en Algérie, à ce que la fiction relate et dise le réel ?

Il me semble que nous sommes victimes à ce sujet du mythe de l’écriture d’une histoire officielle coulée dans du béton, alors que la fiction obéit à des règles de liberté et doit échapper à la rigidité dogmatique. La fonction de la fiction est de créer avant tout de l’émotion et du mouvement et non de reproduire le réel. Le cinéma est un espace de liberté, et chaque réalisateur a le droit d’apporter sa propre représentation de la vie. Chacun de nous peut aimer ou détester, aller voir un film ou s’en détourner. C’est là où la liberté du créateur rencontre la liberté du spectateur.

Tag(s) : #CULTURE

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