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De sa voix mélodieuse, frémissante, solennelle, la diva puise dans son âme, dans l’endroit le plus reculé de son.

 
Malika-copie-1.pngâme, comme dans une jarre céleste, des mélodies tendres et profondes, douces et courroucées, qu’elle tisse du fil du poème mutin pour qu’elle l’effile, le détisse enfin pour qu’il devienne le fil d’Ariane, qui larmoie dans des notes sorcières, magiques, cristallines; la chanson qui piste l’histoire de l’ancêtre, atteint la source originelle qui fait ce qu’est un peuple, le peuple Kabyle. Malika Domrane, cette femme qui emplit une partie de la mémoire collective algérienne, cette femme aux allures d’amazone indomptable, incarnant par excellence cette femme Kabyle fière, révoltée, belle, lampe du dedans comme du dehors, comme dit l’adage. Tabargaz est encore et toujours le sobriquet, le qualificatif, le surnom la qualifiant. Les berbères sont sans aucun doute l’un des peuples qui ont enfanté dans leur histoire un grand nombre de femmes insoumises, indociles et qui dégainent le mot comme on dégaine une arme, Kahina (Dyhia), Tin Hinan, Fadhma N’Soumer, Djamila Bouhired… Malika Domrane, la diva de la chanson moderne Kabyle, algérienne, africaine, tient de ces femmes ne serait-ce qu’un peu de leur indignation, de leur insoumission.

 

 L’artiste n’est pas férue de la théorie de l’art pour l’art, tant l’art, la chanson, la poésie, etc., lui sont des outils pour se réapproprier son identité, redéfinir limpidement ce qu’est un kabyle en harmonie avec lui-même et avec le monde qui l’environne. La démocratie, l’universalité, l’égalité, la laïcité, la dignité, etc., ne sont pas que de mots pour l’artiste; ils sont des armes, des rêves suprêmes auxquels il faut toujours aller, aspirer, rêver. Amie d’enfance de Matoub Lounès, cet autre chantre de la chanson à l’épicentre de la construction identitaire, démocratique, culturelle, le poète assassiné par la nuit épouvantée, Malika Domrane n’a jamais failli à ce qui lui est cher. Poétesse intarissable, chanteuse hors pair, elle continue toujours d’aller son petit bonhomme de chemin pour paver à son tour le chemin à son peuple opprimé, violenté, acculturé; elle continue toujours d’aller dans l’histoire, l’histoire qui, comme Matoub, comme Idir, comme Mammeri, comme Kateb, lui a ouvert ses bras pour qu’elle puisse entrer définitivement dans sa légende. L’autre fois, j’entendais une jeune bergère dans mon village qui embaumait la chanson célèbre Boubrit d’une voix que répandait l’écho dans la rivière et que mystifiait le silence qui taillait la chanson dans une argile d’éther… Je crois que nul couronnement ne vaut la chanson sur la bouche de l’enfant bergère. Mais, bref, il faut s’arrêter ici. Lisons plutôt ce qu’a à nous dire l’artiste!

 

Lounès. H : Je m’appelle liberté et je refuse d’obéir… je porte en moi toujours la cicatrice de cette douleur inaltérable… à chaque souvenir de toi Lounès, je ne peux réprimer mes larmes qui coulent comme une source intarissable, ainsi parlais-tu Mme Malika Domrane pour rendre hommage à ton grand ami, Matoub Lounès, trois semaines après l’assassinat du poète. Je ne sais pas, j’ai lu pas mal de choses sur ton parcours, mais je crois que c’est les mots qui te disent doublement pour ainsi dire. Tu es le Matoub féminin comme était Lounès le Malika Domrane masculin. Je crois qu’à vous deux, vous définissez cette idée de la place du poète ou de l’aède au centre de la préoccupation de la cité. Qu’en penses-tu? Et qu’est-ce qui a prédéterminé ton engagement?    

 

Malika Domrane: Depuis mon adolescence, je me suis engagée sérieusement dans le militantisme culturel et surtout identitaire par le biais de la chanson, comme en témoignent mes débuts de carrière. Je n’ai jamais cessé cet engagement et ce n’est sans doute pas aujourd’hui que je vais le faire: je tiens à rassurer ceux qui peuvent en douter. Mon compagnon dans l’âpre et rude route de la lutte, Lounès Matoub, m’a été d’un grand réconfort. Car, je partageais avec lui aussi bien les joies que les peines comme il le faisait lui aussi de son côté inversement. Nous n’avions pas de secret l’un pour l’autre, nous pouvions nous accrocher et nous disputer très fortement sur un sujet de désaccord comme nous pouvions nous réconcilier au bout de quelques secondes. Je crois que c’était cela notre sincère et franche amitié. Nous nous comprenions à demi-mot, en non-dit pour ainsi dire. Vous pouvez donc vous imaginer que notre amitié était d’autant plus forte et plus nourrissante que nous l’étions pleinement, pour le meilleur et pour le pire.

 

H. L. Je crois que c’était vers la fin de la décennie quatre-vingt-dix, je fis la connaissance d’un ami qui avait effectué ses études secondaires dans le Lycée Fadhma N’Soumeur de Tizi Ouzou. Quelle en était sa surprise, voire sa déception, lorsque je lui dis que le lycée ne me disait pas grand-chose. Il s’exclama comme-ci : «mais, c’est là où a étudié Malika Domrane! ». C’est alors qu’une interrogation en forme de réponse s’imposa à moi : le nom de la célèbre héroïne berbère, j’en étais sûr, était pour quelque chose dans le cheminement de Malika Domrane. Je le pense toujours d’ailleurs. Est-ce que j’ai tort de le penser?

 

M. D: Non, vous n’avez pas tort, tant s’en faut, Fadhma N’soumer m’a toujours inspirée tant dans sa détermination en tant que femme que dans son action de grande envergure. C’était d’abord une femme de courage, de grands principes et idéaux. Elle portait les valeurs de la Kabylie libre au plus profond de son être.

 

H. L. La chorale du lycée Fadhma N’Soumeur avait eu un écho jusque au-delà des frontières. On dit que c’était entre autres grâce à toi. Tant ta voix, ton engagement déjà de berbériste, ton côté provocateur, voire de féministe, tu mettais déjà un pantalon quand on que sait les hôtesses françaises n’avaient eu le droit de le porter que depuis 2005. D’ailleurs tu avais à l’époque composé un poème que tu avais intitulé : «je ne veux pas de l’arabe». Peux-tu nous parler de ton enfance et nous donner quelques croustillants détails sur cette période qui prédestinait la chanteuse engagée et poétesse briseuse de tabous que nous connaissons, la «Tabargaz» comme on te surnommait déjà?

 

M. D: Pour la chorale, en effet, j’étais l’instigatrice. Je n’oublie pas mes camarades, la directrice, les surveillantes et d’autres qui avaient contribué elles aussi à la réussite de cette chorale de voix féminines dans la tradition du chant kabyle, engagé dans l’éveil des consciences. Pour mon enfance, je préfère ne pas trop en dire car je ne sais pas si l’enfance d’une artiste est différente de celle d’une autre femme de sa génération. J’ai passé mon enfance dans mon village natale de Tizi-Hibel, j’allais à l’école primaire des sœurs blanches puis au collège d’Ath Douala où j’ai fait la connaissance de Lounès en classe de 6ème. Mon amour de la chanson date de la prime enfance. 

 

H. L :En 1979, tu enregistrais ton premier album en duo avec Sofiane à Paris. Ce fut un succès énorme. On raconte que l’Algérie toute entière, et même au-delà, était fascinée aussi bien par cette voix sublime qui puisait un verbe tranchant, acerbe, sans détours que par cette magnifique blonde aux traits fins qui honorait la beauté kabyle et berbère en général. Quand on sait le paysage politique, culturel et j’allais dire masculin de l’époque, comment s’était fait ton saut de l’anonymat vers les feux de la rampe?

 

M. D: Je pense que ma voix et surtout ma manière de chanter moderne avec des textes engagés ont contribué à me faire connaître, surtout des jeunes en quête de liberté, de liberté d’expression dans le mouvement de la cause berbère lancé par les intellectuels de l’époque directement en relation avec les valeurs identitaires que nous revendiquions. Une de mes satisfactions était de chanter fort du haut de ma voix féminine les revendications tant du peuple berbère que des femmes qui avaient en commun le fait d’être opprimées. Par ailleurs, je pense que je mettais du mien pour haranguer les foules, redonnant au passage à la robe kabyle et aux bijoux en argent de dextres orfèvres kabyles leurs lettres de noblesse imprimées sur le tissu de la fierté de cette tenue appelée Robe de Malika Domrane.

H. L : Boubrit, la chanson dans laquelle tu disais « j’ai rencontré Boubrit (ce qui veut dire Beauprêtre, un colonel français qui avait fait beaucoup de mal en Kabylie pendant la guerre) à qui j’ai demandé où il allait. Il répondit qu’il allait au pays de Gaia (le premier roi berbère) », l’un des duos de ton premier album, est une chanson engagée qui est rentrée dans la mémoire collective des berbères. Est-ce que tu t’attendais à ce succès?

 

M. D: Sûrement pas. Pour moi, je me suis exprimée sur les origines du peuple kabyle et ses repères dans le temps et dans l’espace, à savoir l’histoire de mon pays, de ma patrie, de mon peuple…

 

H. L : J’ai lu que tu as entretenu une longue correspondance avec Taos Amrouche après que tu l’as rencontré e dans l’enterrement de sa mère, Fadhma n’Ath Mansour. Une occasion pour que tu découvres l’académie berbère et que tu fasses la connaissance de grands chantres de la berbérité. Peux-tu nous en parler?

 

M. D: Je n’ai pas été à l’enterrement de Fadhma Ath Mansour par contre je me suis rendue récemment en Bretagne sur sa tombe. Quant à Taos Amrouche, il est vrai que j’ai entretenu une correspondance sans que nous ne nous connaissions physiquement. Le jour de notre rencontre à Tizi-Hibel, j’avais douze ans. Je me rappelle de mon enchantement devant cette grande Dame, j’insiste sur le D majuscule, de la culture. Je l’ai saluée à peine qu’elle me tint ce propos: « C’est toi la petite Malika? Tu écris bien.» Elle me caressa les cheveux de sa main douce. 

     

Taos Amrouche s’était rendue au village voir ma tante pour lui exprimer les vœux de sa mère en fin de vie, désirant être enterrée à Tizi-Hibel. Malheureusement le vœu de Fadhma rapporté par Taos n’a pas été exaucé. Malika, aujourd’hui, regrette que l’éternelle exilée ne soit pas revenue un jour sur sa terre natale pour y reposer enfin en paix.

Matoub Lounès et Malika Domrane: deux amis rebelles, amis d'enfance

H. L : Il y a un évènement qui est définitivement la preuve faite de ton engagement berbériste. Lors de la visite à Tizi-Ouzou de Boumediene, un président connu pour son aversion pour les kabyles, tu avais refusé de lui remettre un burnous Kabyle, symbole dans la région de dignité et d’honneur? Était-ce vrai et peux-tu nous en parler avec plus de détails?

 

M. D: Oui, cela est vrai. Pourquoi? Parce que l’enfant éveillé est bien élevé que j’étais refusait de remettre le symbole de la fierté kabyle à un homme étranger, étrange président, kabylophobe de surcroît.

 

H. L : En 1980, lors du printemps berbère, tu étais l’une des rares artistes algériens à y être. Tu avais intégré un comité de vigilance. Comment cela s’était passé concrètement. Pour ceux et celles d’aujourd’hui qui ont du mal à mettre à l’évènement des images pour se matérialiser la répression, le déni, bref, ce qui s’était passé vraiment ce jour-la  

 

M. D : Malika: Jeune fille de bonne famille, j’avais intégré le comité de vigilance des manifestations, majoritairement masculin tant dans les coulisses que dans les rues et institutions. Pour ma part, j’estime avoir fait mon devoir et depuis je n’ai jamais cessé de poursuivre mon engagement militant: la silencieuse militante ne réclame rien en dehors du bonheur de mon peuple.  

 

H. L : À quinze ans tu as composé un poème intitulé «Tirga n’temzi (rêve d’adolescence)». Un texte que l’on disait déjà féministe, à savoir engagé pour dénoncer la condition faite aux femmes. Plus tard, tu allais connaître davantage la condition faite aux femmes par la société patriarcale. Tu allais découvrir ces femmes battues, acculées dans la folie, violées, répudiées parce qu’elles n’ont pas d’enfants. Bref, cette période allait t’endurcir et allait donner des sonorités plus rebelles à tes chansons. Tu as chanté L’amour maudit, mon amour est mort ou encore l’amour insolite en hommage à toutes ces femmes qui souffraient à la marge. Jusqu’à quel degré crois-tu que la chanson en particulier, l’art en général, peut-il changer les mentalités.


M. D:
J’avais composé ce poème et pour dénoncer les différents tabous dans ma langue kabyle comme celui de dire je t’aime, d’appeler sa femme ou son mari par son prénom, de se faire belle, de désirer, d’être désirante… d’évoquer l’Amour, pourtant si beau, l’amour tant sentimental qu’affectif, charnel, filial, patriotique… Tout ce qui est amour est beau, tendre, conciliateur.

 

H. L : Tu as chanté à Montréal, à Paris, dans plusieurs métropoles de renom. Mais, on dit que lorsque tu as chanté à Rome, tu t’étais inclinée à la mémoire de Jugurtha que l’on sait mort et enterré à Rome. Voudrais-tu nous en parler?

 

M. D : Ce fut un plaisir d’aller chanter à Rome pour la beauté de la ville et son histoire, mais surtout pour y rencontrer l’esprit de ce grand homme berbère qui était notre ancêtre, Jugurtha. L’émotion m’avait submergée. Mon seul rêve était de le connaître.

 

H. L : Rares les hommages que l’on rend à des hommes ou femmes vivants. Mais, pour toi, même encore vivante, du reste on te souhaite encore mille ans pour que continue à fleurir notre identité et histoire sur ta bouche, c’est déjà fait. L’association Mohand At Lhadj de Tirastine (Azazga) t’a rendu un grand hommage en 2006. Des hommes et des femmes étaient venus de partout saluer le parcours et le combat de la femme courage «Tabargazt». Qu’est-ce que ça fait un tel hommage pour un artiste?

 

Malika1.pngM. D: J’en suis honorée. Malgré ma grande modestie, je pense avoir apporté quelque chose à la chanson kabyle et avoir éveillé les consciences pour une vie meilleure dans la fraternité et la paix. Je suis reconnaissante envers mes fans et les spectateurs de mes concerts. J’espère n’avoir jamais offensé quelqu’un, car pour moi, je ne veux me faire que des ami(e)s: la vie est trop courte, parfois difficile, il me parait donc judicieux de vivre dans le bonheur et surtout et avant tout dans le respect de l’autre.

 

H. L : Crois-tu que tu as fini de puiser dans ton cœur et ta mémoire, et que tu as déjà tout dit ?

 

M. D: Non, je n’ai pas tout dit et je pourrai jamais tout dire, mais j’ai encore des choses à dire, n’en déplaise à certains qui n’ont rien à dire mais ne cessent pas de croire pour autant qu’ils disent des choses intéressantes: ceux qui parlent beaucoup disent peu de choses intéressantes. Quant à moi, j’aimerai parler peu et dire beaucoup.

 

H. L : Il y a, j’ai envie de dire, beaucoup de colère, de mélancolie et de cris dans tes chansons. D’ailleurs, comme Matoub Lounès, comme Ferhat, comme Idir, comme Ait Menguellet, on n’arrive pas à dissocier chez toi l’artiste de la militante. Est-ce parce qu’être Kabyle et continuer à l’être est en soi déjà un combat?

 

M. L: Être kabyle est combattant et être une chanteuse engagée c’est d’ores et déjà être une militante. De mon côté, il est de mon devoir de dire dans mes chansons ce que d’autres femmes ou hommes, ne peuvent pas dire de leur voix opprimée. Par contre, mon militantisme n’a pas été toujours facile, je dois avouer qu’il m’est arrivé de recevoir des coups, des coups bas qui m’ont fait mal et fait souffrir. Je crois toutefois que c’est seulement le prix à payer. J’assume et je ne regrette rien. Je vous assure que je continuerai la lutte pour toute cause juste. Dans les années 1990, alors que l’islamisme armé avait le vent en poupe, tu t’es rendue dans les Aurès avec d’autres militants berbéristes. D’ailleurs, un groupe d’islamistes et de baathistes vous jetait des noyaux de dattes pour vous dissuader. Quelles étaient tes motivations à l’époque?

 

M. D: la seule motivation était la liberté: la mienne et celle des autres, dans le choix du mode de vie auquel aspire tout un chacun.

 

H. L : Comment tu trouves tes mélodies, que tu en choisis certaines au détriment d’autres, enfin, comment naissent tes belles mélodies?    

M. D: Par l’inspiration et le vécu au quotidien sans oublier les souvenirs.

 

H. L : Tu es l’une des pionnières de la chanson moderne en Algérie. Que penses-tu de la chanson kabyle aujourd’hui?

 

M. D: Dans la chanson kabyle, je déplore une seule chose : la pauvreté du texte. Sinon ce n’est pas à moi en tant qu’artiste chanteuse de décider qui de mes paires est bon ou mauvais. Je peux avoir mon idée mais je ne tiens pas à l’exposer publiquement au risque de me tromper et de porter préjudice à un artiste montant peut-être prometteur. Je ne veux pas me débiner comme je ne veux pas juger, car je ne sais pas s’il m’appartient de le faire de mon propre chef alors que le public peut se le permettre puisqu’il est seul juge.

 

H. L : Est-ce qu’il y a un album en vue? 

 

M. L: Oui, il est en chantier.

 

H. L : Un conseil pour les jeunes chanteurs d’aujourd’hui?             

M. D: Si je devais donner des conseils, je dirai que les cours de chant et de musique, un bon travail d’équipe, la vocation et la rigueur sont les secrets de la possible réussite.

 

H. L : Un dernier mot?

 

M. D : Merci pour le site Kabyle Universel.

Interview réalisée par H. Lounes

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