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Massinissa, roi numide du deuxième siècle av. J.-C. a régné durant plus de cinquante ans, mais son destin dans la mémoire collective se prolonge jusqu’à nos jours.

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La seule image matérielle que nous avons du grand aguellid est celle gravée sur une face de monnaie, mais ses représentations dans l’imaginaire collectif sont diverses et variées : unificateur de la Numidie, allié de Rome, ancêtre fondateur de l’Etat algérien, destructeur de Carthage… D’une époque et d’une civilisation à l’autre, le prestige de ce souverain a inspiré un grand nombre de récits et d’œuvres dans différentes disciplines artistiques et littéraires.

 

Chacune d’elles a mis en avant un aspect particulier du personnage et des épisodes différents de son brillant parcours. Plus ou moins fidèle à la réalité historique, cette riche production travaille à refaçonner indéfiniment le personnage selon l’idéal (et l’idéologie) du moment. A l’occasion du Colloque Massinissa, au cœur de la consécration du premier Etat numide, nous nous sommes intéressés à ces récits et images qui ont prolongé le règne de Massinissa dans la conscience des hommes. Précisons d’abord que les données historiques sur la vie de Massinissa nous parviennent principalement d'auteurs grecs et latins.

 

Né vers 240, Massinissa était le fils de Gaïa, roi des Massyles. D’abord allié de Carthage, il combattra les Romains dans un premier temps puis se rangera du côté des troupes du général romain Scipion. Il parvient ainsi à vaincre son rival Syphax (roi des Masaesyles) et devient l’unique roi de la Numidie unifiée, avec Cirta (l’actuelle Constantine) pour capitale. Son règne, qui se prolongea jusqu’à sa mort en 148 av. J.-C, se distingue par un grand effort pour l’édification d’un Etat fort avec des institutions stables, une monnaie commune et un développement de l’agriculture sans précédent dans la région.

 

 Pour les auteurs grecs et latins, Massinissa est considéré comme un souverain modèle doublé d’un valeureux guerrier. Bien plus, il est «le meilleur et le plus heureux des hommes» parmi les rois de notre temps, affirme Polybe dans son éloge funèbre. Mathilde Cazeaux (université de Montpellier III) a précisément étudié la représentation de Massinissa en tant que modèle moral dans les textes anciens.

 

Elle relève dans ses multiples portraits édifiants trois qualités principales : la discipline, la piété et la loyauté. De nombreuses anecdotes sont rapportées à propos de sa sobriété. On raconte par exemple qu’il mangeait toujours debout ou qu’il pouvait mener son armée à cheval pendant plusieurs jours sans discontinuer. Cette discipline lui aurait assuré une bonne santé jusqu’à la fin de ses jours.

 

Plutarque le cite ainsi en exemple pour discuter l’interrogation :«Les vieillards doivent-ils gouverner?»

Concernant son respect de la religion, Cicéron rapporte qu’il avait refusé de précieuses défenses d’éléphant rapportées par sa flotte d’un temple situé à Malte. Apprenant la provenance du butin, il l’aurait remis à son emplacement original accompagné d’une inscription expliquant l’erreur des soldats. Enfin, la loyauté est sans doute sa qualité la plus appréciée des Romains. Le moraliste Valère Maxime l’évoque en ces termes : «Par le bienfait et les conseils de Scipion, son royaume avait été assez généreusement agrandi. Il garda le souvenir de cet illustre service jusqu’à l’extrême fin de ses jours, bien qu’il fût doté par les dieux immortels d’une longue vieillesse. Si bien que non seulement l’Afrique, mais aussi tous les peuples savaient qu’il était plus attaché à être l’ami de la famille Cornelia et de Rome que de sa propre personne.»

 

On le devine aisément, ces portraits élogieux d’un roi barbare (non Romain) ne sont pas sans arrière-pensées politiques. Emilie Cazaux évoque la justification de la troisième guerre punique qui a abouti à la destruction de Carthage. «C’est une chose terrifiante, car c’était une puissance comparable à Rome, souligne-t-elle. Dans l’historiographie romaine, cette décision n’était pas acceptée de tous. Il fallait la justifier et la propagande officielle avait donc besoin de donner de Massinissa une image élogieuse. S’il était quelqu’un de bien, cela justifiait de lui prêter main-forte contre Carthage.» Cela dit, les Romains lui trouvaient également des défauts comme l’ambition.

 

En effet, l’extension de son royaume ne manquait pas de les inquiéter. Certains historiens affirment que la destruction de Carthage n’était pas une faveur faite à Massinissa, mais au contraire un moyen de freiner son expansion.

 

Outre la valeur du souverain et le courage du guerrier, il existe un autre aspect de la biographie de Massinissa qui a inspiré bon nombre d'œuvres littéraires. Sous la carrure d’athlète du grand aguelid, il y avait un cœur. Et ce cœur battait pour la belle Sophonisbe. La ravissante carthaginoise était sa promise mais, suite à son alliance avec Rome, elle épousera Syphax. Triomphant de son ennemi, Massinissa reprend Sophonisbe et l’épouse. Mais il ne jouira pas longtemps de ses noces. Les Romains voient d’un mauvais œil l’union du Numide et de la Carthaginoise.

 

Par crainte de son influence sur Massinissa, Scipion enlève Sophonisbe et l’emmène à Rome. En dernier recours, Massinissa lui envoie du poison et Sophonisbe se suicide pour éviter le déshonneur. L’histoire a tous les ingrédients d’une tragédie.


Et elle ne manqua pas de donner naissance à un grand nombre d’œuvres théâtrales signées par des auteurs aussi prestigieux que Pétrarque, Corneille ou Voltaire. Cette grande histoire d’amour a également inspiré plus d’une dizaine d’opéras. Par ailleurs, la fin tragique de Sophonisbe a été immortalisée par les peintres de la période baroque, dont le génial Rembrandt lui-même dans un tableau exposé au musée du Prado.

 

 A travers ces œuvres, il apparaît que Massinissa fait partie de l’imagerie populaire européenne. Mais qu’en est-il sous nos cieux ?

A titre de comparaison, nos auteurs se sont bien plus intéressés à son révolté de petit-fils, Jugurtha. Jean Amrouche en brosse un portrait psychologique dans L’Eternel Jugurtha, tandis que Mohamed-Cherif Sahli fait de son combat contre Rome une source d’inspiration pour la lutte de libération nationale dans Le Message de Jugurtha. Bien entendu, chaque relecture nous en dit autant sur les opinions de l’auteur et le contexte de l’écriture que sur la réalité historique du personnage.

 

Les rapports de Massinissa avec Rome apparaissant comme cordiaux, il était plus difficile de relire le personnage dans une perspective nationaliste. Du reste, la prospérité de son royaume inspire moins que la fougue de la lutte de Jugurtha, même (surtout? ) si celle-ci s’est soldée par un échec.

 

Massinissa reste tout de même dans les consciences comme le premier unificateur de la Numidie et comme un roi exemplaire. «Il est décrit comme un homme sobre, vivant avec les guerriers, mangeant avec les paysans… autant de valeurs qu’on aimerait retrouver chez nos dirigeants politiques», nous souffle l’historien Abderrahmane Khelifa, qui a participé, en tant que conseiller historique, au film documentaire Massinissa, de Mokrane Aït Saâda. Il ajoute que, paradoxalement, le prénom de Massinissa se trouve répandu en Kabylie et dans les Aurès, mais pas à Constantine qui fut pourtant la capitale de son royaume.

 

 Le symbole de ce grand aguelid a en effet été mis en avant pour la revendication et la reconnaissance de la dimension amazighe de l’Etat algérien. Autant dire que ce prénom est devenu un porte-drapeau pour l’amazighité.

 

Sans verser dans le militantisme, c’est dans cette approche de mise en avant de l’histoire berbère que nos auteurs ont abordé le personnage. C’est le cas de Abdelaziz Ferrah avec Massinissa et Sophonisbe. L’auteur tente avec cette pièce de théâtre de proposer un autre point de vue que celui de ses illustres prédécesseurs. Il affronte ainsi Corneille sur son propre terrain et redonne au personnage de Massinissa tout l’éclat qui lui revient.

 

On peut citer, entre autres, les adaptations romanesques publiées en Algérie de Josiane Lahlou et Marie-France Briselance : respectivement Massinissa, le lion de Numidie et Massinissa le Berbère. A chaque fois, la vaillance de la cavalerie numide est valorisée ainsi que la dimension berbère de «l’Afrique aux Africains».

 

Enfin, dans le domaine audiovisuel, la première œuvre consacrée à Massinissa est un court métrage de Rabah Laradji. Ce documentaire de vingt minutes est sorti en 1981 en plein milieu du bouillonnement du Printemps berbère.


Mahfoud Ferroukhi, archéologue et historien, en avait signé le scénario. Il nous apprend que le film avait été financé par le très officiel Office national pour le commerce et l'industrie cinématographique (ONCIC) créé durant l’ère Boumediène qui n’était pas très enclin à la reconnaissance de la dimension amazighe de l’Algérie.

 

Le film a quand même glissé entre les mailles de la censure et obtenu le premier prix de l’ex-Biennale internationale du film et de l’archéologie de Tipasa. Petit détail qui a son importance, on voit au début du film un tracteur labourer des champs de blé avec une voix off rappelant le rôle prépondérant de Massinissa dans le développement de l’agriculture en Numidie. Voilà notre aguelid initiateur de la première «révolution agraire», deux millénaires avant l’heure.

 

Des années quatre-vingt à nos jours, le discours sur la dimension amazighe de l’Algérie s’est progressivement libéré et répandu. Cela n’est pas allé sans une âpre lutte et sans répression des autorités. Il se trouve, à ce propos, que le premier martyr du Printemps noir (manifestation réprimée en Kabylie en 2001) portait le nom de Massinissa. Aujourd’hui, le nom de ce souverain est inscrit dans la Constitution nationale et son mausolée représenté sur les billets de 500 dinars algériens. Ce mausolée, situé à El Khroub, n’est peut-être pas celui de Massinissa (voir article ci-contre), mais les Constantinois tiennent à leur symbole. Les jeunes mariés y vont même en pèlerinage pour recueillir la «baraka» du grand aguelid, nous apprend Ferroukhi.

 

Ce rituel n’est pas si anachronique qu’on pourrait le penser puisque Massinissa était, à la manière des rois hellénistiques, divinisé de son vivant. Un temple dédié à son culte a d’ailleurs été découvert à Dougga (Tunisie) ainsi que des statues situées à Rhodes (Grèce). Yacine Si Ahmed, anthropologue, va encore plus loin en établissant un lien entre l’expression «aguelid amoqran» (littéralement, le grand roi) désignant actuellement Dieu chez les amazighophones et le culte porté jadis à Massinissa…

 

Les passerelles entre les époques et les lieux sont potentiellement infinies et viennent enrichir le symbole de nouvelles dimensions. Chacun veut sa part du prestige de Massinissa et cela n’a pas manqué de déclencher les passions durant les trois jours qu’aura duré ce colloque inédit à El Khroub. «On pourrait peut-être en parler sereinement dans un siècle», soupire Roger Hanoune, maître de conférences en archéologie, lors d’une discussion au pied du mausolée. Il compare le mythe de Massinissa aux figures de Vercingétorix et de Trajan adoptés, en dépit du bon sens historique, comme pères fondateurs des nations française et roumaine.

 

On peut parler en effet d’un véritable «mythe de Massinissa». Un mythe au sens anthropologique du terme puisque le personnage dépasse les limites étroites de sa réalité historique et devient une figure hors du temps appartenant autant au passé, au présent qu’à l’avenir. Pour paraphraser un fameux slogan berbériste : «Assa, azeka, Massinissa yella, yella» (Aujourd’hui ou demain, Massinissa sera).

Par : Walid Bouchakour
Tag(s) : #HISTOIRE

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