Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

«Il faut institutionnaliser Yennayer»

Mohand-Said.png

 

La Dépêche de Kabylie : Vous étiez présent aux cotés d’Idir au forum de Liberté. Avec du recul quelle appréciation faites vous sur cette sortie ?

Mohand Saïd : Le forum s’est bien déroulé. Idir a pu s’exprimer en toute liberté. De plus, les journalistes étaient venus en grand nombre, preuve qu’ils étaient intéressés par le sujet. Les choses se sont très bien passées et je me réjouis de l’avoir accompagné.

Que peut-on dire des critiques faites aux déclarations d’Idir par rapport à certaines questions sensibles ?
Ecoutez, globalement, je dirais que chacun voit les choses à sa façon. Idir est un artiste éloigné de la chose politique. Le regard qu’il porte sur son pays, dont les problèmes le préoccupent, est un regard de citoyen. Prenez la question de Tamazight, elle regarde la nation algérienne dans son ensemble, et Idir s’est exprimé sur ce sujet, à la fois à titre personnel et en l’évoquant avec un regard pas du tout restreint, en s’appuyant tant sur le panorama dans lequel nous sommes, aujourd’hui, que sur le parcours de la lutte identitaire depuis 1962 jusqu’à nos jours. Au centre des choses, et en dehors des convergences et des influences politiques des uns et des autres, la langue amazighe est un enjeu national qui concerne tout le peuple algérien. Un pays qui ne regarde pas son avenir en se basant sur son passé, n’avancera pas. Et cette question restera d’actualité tant qu’elle n’a pas été tranchée.

C’est, donc, dans ce sens que vous avez organisé une rencontre initiée par Berbère TV ?
Absolument. Car nous sommes jaloux quand nous regardons comment les autres nations du monde ont évolué par rapport à ces diversités linguistiques, ainsi que les rôles des Etats démocratiques dans la prise en compte des revendications légitimes de leur peuple. De plus, quand je regarde d’autres pays du monde, j’aimerais que l’Algérie suive leur exemple, à l’image de l’Afrique du Sud, qui est sortie, en quelques années seulement, de l’Apartheid vers une constitution qui reconnaît sept à huit langues officielles. Ce n’est pas dramatique de reconnaître son histoire et son passé, bien au contraire. Les Etats-Unis, par exemple, sont à la recherche, depuis trois siècles, de leur histoire. L’Algérie a une histoire très ancienne, riche et dense. Pas plus loin que dernièrement, nous avons été en Espagne, pour fêter les mille ans de la fondation de Grenade, qui a été fondée par une dynastie amazighe. Je déplore le fait que des algériens qui auraient du venir d’Algérie ne se soient pas déplacés pour y prendre part, alors qu’on parle de dynastie algérienne.

Ils n’étaient peut être pas au courant ou peut-être pas invités ?
Si, ils y étaient invités. Mais pour des problèmes administratifs et de procédures, ils n’ont, malheureusement, pas pu venir.

C’est donc dans ce sillage que vous continuez le combat à travers Berbère TV ?
Berbère TV a, justement, été créée pour ça. Ça a été un très grand défi que nous avons pu relever. La preuve est que 15 ans après, nous sommes encore là et nous avançons d’une manière très intéressante pour les années à venir. De plus, Berbère TV a été lancée pour donner de la voix et de la visibilité à tous ceux qui sont d’ardents défenseurs de la cause amazighe et qui ont été privés de cette visibilité sur les Télévisions publiques algérienne, marocaine et de toute l’Afrique du Nord, de manière générale. Du moins pendant un long temps.

Treize ans après le lancement de votre chaîne, quelle appréciation faites-vous sur cette expérience ?
Je laisse le téléspectateur le faire lui-même.

Etes-vous satisfait du chemin parcouru ?
Il y a tellement de choses à faire et à construire, que nous ne pouvons nous satisfaire de ce que nous avons fait. Nos réalisations, maintenant, appartiennent, désormais, au passé. Ce qui compte, c’est ce que nous ferons à l’avenir. Mais si je dois dresser rapidement un bilan, je dirai que 13 ans après, c’est surtout la crédibilité de Berbère TV qui est l’élément essentiel de notre oeuvre, ainsi que la confiance acquise auprès des téléspectateurs. Car notre chaîne s’est tout de suite placée sur le champ cultuel, en ouvrant son antenne à toutes les sensibilités et à toutes les opinions dans leurs diversités, pour quelle puissent s’exprimer librement dans un cadre convivial. Je rappelle, quand même, que c’est sur Berbère TV que le Premier ministre algérien de l’époque, Ahmed Ouyahia en l’occurrence, s’est exprimé en Tamazight, pour la première fois, pendant presque deux heures de temps. L’anecdote est que j’ai grandi au quartier de la grande poste à Alger, et là-bas, il y a une trentaine d’années, on était presque complexé de parler le kabyle. Un jour, sortant de l’école, mon frère a appelé mon père « Vava », alors qu’il était à 30 ou 40 mètres de lui. Il l’a fait avec une certaine appréhension des policiers qui étaient en faction pas loin de là. Mais il l’a fait car il savait, d’autre part, que s’il l’appelait « Baba » il aurait été engueulé à la maison. Le fait de voir le Premier ministre s’exprimer en langue amazighe était un moment fort d’émotion pour moi. Car, quelque part, j’ai réalisé le chemin accompli par notre langue. Comme vous le savez, Berbère TV c’est trois chaînes. Au mois de juin prochain, nous aurons une radio qui émettra à Paris et une autre à Marseille. C’est très important, car c’est la première fois qu’il y a une radio amazighe en France. Nous espérons couvrir, dans les 4 à 5 prochaines années, les trente villes les plus importantes de France. C’est-à-dire plus de 75% du bassin français. C’est notre ambition concernant la radio numérique pour les prochaines années. Puis, à coté de cela, nous avons été acceptés au Canada par la CRTC, grâce au soutien de TV5 Québec qui nous a représentés et aidés à faire accepter notre dossier sans limitation dans le temps. Aujourd’hui, on s’apprête à être la première chaîne non francophone établie en France à entrer au Canada. Pour nous, ce sera un moment exceptionnel qui nous permettra de relier nos frères qui y vivent à leur pays d’origine et à l’Europe. De plus, à partir du mois d’avril ou mai prochains, nous apporterons une innovation technologique importante. Nous mettrons Berbère TV sur les ordinateurs, les tablettes, ainsi que les smart phones, pour assurer la mobilité de Berbère TV sur tous les appareils mobiles et partout dans le monde. Ce se fera à travers ce que nous appelons l’OTT, une technologie qui, depuis 4 ou 5 ans, surfe sur Internet. Nous sommes en contact avec cinq grosses sociétés européennes pour lancer ce projet, et c’est en très bonne voie. Nous avons également pris soin de nous assurer qu’avec un débit Internet de 700 K on puisse capter Berbère TV. Ce sera un débit dégradé, mais il assurera la continuité de la diffusion.

Les habitués de la chaîne se demandent pourquoi Berbère TV a changé de satellite et de fréquences. Son signal estdevenu difficilement accessible ?
Au mois de septembre dernier, nous avons signé un contrat avec France SAT qui s’est installée sur le satellite W3. Pour nous, cela a été une avancée. D’autant plus que les gens peuvent s’abonner à notre chaîne via internet ou sur un appel téléphonique à notre siège sans même se déplacer et acheter de carte. C’est la modernité. C’est-à-dire que les droits vont être délivrés par le serveur directement par satellite vers le décodeur. Cela nous apportera de la facilité et également l’utilisation de nouvelles technologies en matière d’abonnements. Sur le satellite, nous sommes positionnés à côté des chaînes françaises que les habitants d’Afrique du Nord captent. Je sais, aujourd’hui, que les algériens sont passionnés par le football dont les chaînes spécialisées se trouvent sur une position satellitaire de 7° alors que nous sommes positionnés à 5°. Donc nous avons deux solutions. La première nous demandons à ceux qui voudraient suivre nos programmes d’installer un second LNB et de le rapporter vers leur décodeur, et à ce moment là, ils peuvent capter et ce qui est sur le 5 et en même temps le 7 degrés. Ceci dit, nous travaillons sur un projet pour aller sur cette position de 7° d’ici la fin de l’année en cours. Ce qui veut dire que nous couvrirons une partie de l’Afrique du Nord, ainsi que le moyen orient et l’Afrique subsaharienne sans couvrir l’Europe. Ce qui veut dire que nous aurons une double illumination. Ainsi, nous conserverons, pour l’Europe, le satellite France SAT, et nous permettront à ceux qui sont au Maghreb de pouvoir nous capter et d’avoir le choix entre les deux satellites.

La chaîne est en clair depuis quelques temps, va-t-elle le rester ?
Elle est, en effet, en clair depuis deux ans, et cela est voulu de notre part. Mais comme nous avons intégrer le bouquet France SAT, qui est crypté, nous allons devoir crypter la chaîne au printemps 2014. Nous nous assurerons que les cartes soient disponibles en Algérie et en Afrique du Nord longtemps avant l’occultation du signal. Nous laisserons une plage en clair, entre 19h et 22h, le moment du prime pour les chaînes de télévisions. Le prix de l’abonnement tournera autour de 30 euros par an, pour les trois chaînes et les deux radios. Là aussi, c’est une volonté de Berbère TV de rendre accessible la chaîne, puisque le prix de l’abonnement était auparavant de 50 euros. Nous le mettons pour l’Afrique du Nord à l’équivalent de 30 euros pour permettre à tout un chacun de pouvoir s’abonner.

En dinars algériens ça sera donc…?
Disons que ça tournera entre 3500 à 4000 DA.

Avant de clore l’entretien, revenons un peu sur Idir qui avait parlé au forum de Liberté, Idir d’un album en préparation… Vous pouvez nous en dire un mot sur le sujet ?
Oui, c’est vrai. Il a parlé de son album. Vous savez, nous avons organisé le premier festival international de la musique berbère à Paris, au mois de septembre dernier. L’événement a duré deux jours et l’année prochaine ce sera trois jours. Lors de ce festival, l’idée a germé pour Idir qui a pensé qu’il serait intéressant de mixer dans une ou plusieurs chansons les artistes originaires de Tamazgha. De plus, on a pensé que chaque titre devrait être enregistré dans le pays d’origine pour donner encore une sonorité et une profondeur très réelle et très emprise de la terre africaine. Il y aura, entre autres, Dania Bensassi, une artiste libyenne, Khalid Izri du Maroc et des artistes d’Algérie, du nord et du Sahara. C’est son projet.

Il avait aussi parlé de soucis de santé…
Tout à fait, il avait un problème au niveau des yeux. Mais tout est rentré dans l’ordre. Il s’est fait soigner par un professeur mondialement connu de Cannes. Il a été hospitalisé durant cinq jours juste après notre retour en France et tout s’est très bien passé pour lui.

Il sera, donc, présent au rendez-vous annuel de Berbère TV à l’occasion de Yenayer à la Mairie de Paris ?
Oui, il sera avec nous. Tout est fin prêt pour le rendez-vous, comme chaque année. C’est le 8éme anniversaire célébré et ça sera un moment de réjouissances. Il y a 15 ans jamais je n’aurais cru que je serai à Paris avec le premier magistrat de la ville à fêter le nouvel an berbère. En Algérie, cette date est célébrée par les familles, certaines mairies et associations, mais du point de vue institutionnel, il n’est pas encore considéré comme une date importante de l’histoire algérienne. Nous souhaitons que ce soit une journée fériée, car ce qui construit un pays, ce sont les dates emblématiques de son histoire.

 

 

Samira Bouabdellah

Partager cet article

Repost 0