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Si-Muh-U-M-hand.png«La culture n’est ni à hypothéquer ni à brader»

La figure emblématique de Si Muh U M’hand vient d’être élégamment célébrée à Paris, au Centre culturel algérien. C’était jeudi dernier, lors d’une soirée qui a réuni plusieurs intervenants, dont l’écrivain Rachid Kahar et le poète Benmohamed. Ce fut une occasion pour resituer la dimension historique et civilisationnelle de cet aède qui a surgi des tréfonds de la société kabyle du 19e siècle.

 

En effet, en tant qu’un des fondements essentiels de l’être culturel kabyle moderne, Si Muh U M’hand mérite d’être inscrit en tant que repère indélébile de l’émergence de la conscience kabyle contemporaine, au même titre que Cheikh Mohand Oulhocine, un autre contemporain cristallisant la sapience de la culture kabyle et qui a été l’un des rares intellectuels de l’époque à pouvoir concilier la religion avec les données sociologiques et les valeurs morales et de travail de la société kabyle. Les œuvres de ces deux grands noms ont été proposées à l’Unesco pour être consacrées patrimoine culturel immatériel de l’humanité, mais il n’y a visiblement pas d’accompagnement des autorités officielles de notre pays pour appuyer une telle démarche. Face à la grande injustice coloniale qui frappa les individus, les foyers et toute la société, le barde errant n’eut de moyen de riposter que le verbe incandescent qu’il porta partout où il passa; un verbe que son peuple a fait sien. N’étant pas écrites, ses strophes ont été apprises et amoureusement adoptées par les gens au point où, plus d’un siècle après sa mort, son nom s’impose comme un repère incontournable, constituant une source d’inspiration à la nouvelle littérature kabyle portée par la chanson à texte.

 

 De même, les hommes et les femmes de lettres kabyles qui ont produit des œuvres majeures en français, ont senti le poids de l’héritage mohandien si prégnant que certains d’entre eux, en particulier Mouloud Mammeri et Mouloud Feraoun, ont fait l’immense et méritoire effort de recenser les poèmes de Si Muhand auprès de ceux qui les gardaient encore dans les circonvolutions de leur mémoire, et de leur donner un autre prolongement par leur traduction en français. Cette redécouverte de soi pour l’élite kabyle, à partir d’un héritage oral revalorisé par le support de l’écrit, constitue inéluctablement une révolution culturelle qui s’est prolongée et a installé ses tentacules par tout le bouillonnement des années 70 et 80 du siècle dernier. Aujourd’hui encore, dans l’effort de donner une assise solide pour la langue de Si Muhand, les animateurs associatifs, les hommes de culture et les pédagogues, sont à la recherche des meilleurs moyens de la dispenser à l’école et à l’université, et sont aussi en quête des voies institutionnelles qui lui consacreront un statut majeur dans l’Algérie du 21e siècle. Les journées sur la langue Tamazight organisées à Paris, samedi et dimanche, par Berbère télévision, sous la devise «de la revendication à l’officialisation» sont un autre pas dans ce sens, même si le travail ne fait que commencer pour les farouches défenseurs de notre culture, comme cela a été signalé par des membres de l’assistance. Non sans une pointe d’humour, le chanteur Idir, géologue de formation, a affirmé, lors du dernier forum organisé par le journal Liberté, que la géologie lui appris «à compter en milliards d’années».

 

 Avec un tel recul, l’appréhension de la préoccupation identitaire et culturelle a toutes les chances de s’exprimer dans la sérénité et avec un maximum de maturité. Il est vrai que la chape de plomb ayant recouvert l’expression de l’identité algérienne dans sa diversité, et plus spécialement la culture berbère, a duré ce que durent les despotismes, les partis uniques et le culte de la rente. La jeunesse algérienne a fait tomber le rideau de la peur en octobre 1988, après que la Kabylie eut inauguré, en avril 1980, la voie de la contestation et de la revendication des libertés démocratiques. Dans une situation de multipartisme débridé et de subversion terroriste, pendant la décennie 1990, la revendication culturelle amazighe, même si elle avait subi un certain reflux, se fit remarquer par la grève du cartable en 1994 et par les émeutes ayant suivi l’assassinat de Matoub Lounès en 1998.

 

La jeunesse kabyle sacrifiera 126 jeunes, trois ans plus tard, dans ce qui fut appelé le Printemps noir. Pendant tout cet intervalle de temps, la langue de Si Muhand U M’hand a été introduite dans le système éducatif algérien, enseignée à l’Université et admise dans la Constitution en tant que langue nationale. L’évolution de ce mouvement n’a pas toujours été à la hauteur des espoirs. Le nombre de wilayas où tamazight est enseignée s’est réduit en peau de chagrin.Les diplômés de l’université en tamazight peinent à trouver du travail, si ce n’est dans la reproduction du cycle de l’enseignement, lorsque les postes budgétaires existent. En dehors du cahier que publie notre journal chaque lundi, la presse écrite en tamazight n’existe pas encore en Algérie, tandis que la chaîne de télévision publique en tamazight, tout en demeurant un précieux acquis, est loin de se hisser au diapason des espoirs des téléspectateurs. Son bilan reste à faire.

 

En réalité, c’est le bilan de tous les acquis et des…non acquis auquel il faudra procéder dans une perspective pragmatique, dénuée des passions idéologiques et des calculs politiciens. «Gens bien avisés, il reste un dé! C’est la précieuse culture, nous y avons recours dans les moments d’infortune ; gare à l’oubli ! La culture n’est ni à hypothéquer ni à brader«, lançait en 1989, dans le tourbillon du début du multipartisme, le poète Aït Menguellet, héritier du verbe de Si Muhand U M’hand.

 

Par Amar Naït Messaoud

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