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dajoutNé en 1954, Tahar Djaout, après des études de mathématiques et en sciences de l’information, se consacre au journalisme, notamment à Algérie Actualité dont il dirigera, plusieurs années durant, la rédaction culturelle. En 1993, il fonde, avec d’autres, l’hebdomadaire Ruptures.

 La même année, il est victime d’un attentat terroriste auquel il succombera.
En décembre 1992, le Groupe islamique armée (GIA), la «secte» la plus violente de la mouvance terroriste dans l’Algérie de l’époque, lança son «ultimatum» de lugubre réputation : «Les étrangers sont sommés de quitter l’Algérie (…)» Toute pensée contraire à «l’Etat islamique» sera sévèrement réprimée par le Groupe islamique armé (GIA) !

 C’était clair et net ! Le GIA avait bien un «programme fasciste et criminel» ; désormais, toute «opposition», même d’obédience musulmane modérée, est interdite en Algérie. L’année 1993 sera le fleuve de sang qui charriera la violence inouïe du GIA ! Des enseignants, des fonctionnaires et des travailleurs du secteur privé sont assassinés. Puis vint février 1993 où le GIA
 
 applique «son programme» à l’échelle nationale : installer la peur partout. Toute voix «raisonnable» doit être extincte !
Les fonctionnaires de l’éducation nationale sont «châtiés» à titre d’exemple. Abdelhafidh Senhadri, secrétaire général du ministère de l’Education nationale et membre du CCN (1), est assassiné le 26 février 1993.
 
 Désormais, toute opposition culturelle doit s’attendre à une liquidation physique et morale. En mars 1993, Djilali Liabès, chercheur et directeur de l’Institut des études stratégiques globales (IESG), et Laâdi Flici, écrivain et médecin, sont froidement assassinés.
 
Ce sont maintenant la littérature, la science, la philosophie, voire «toutes les idées progressistes» qui sont interdites dans la mesure où elles relèvent, dans le passé ou dans le présent, d’une vie intellectuelle algérienne multiplurielle et d’avenir ; dans toute la mesure où elles expriment et alimentent des aspirations progressistes et modernistes.
Ce qui est partout frappé, c’est ce qui est progrès et avenir de notre pays, parce qu’on redoute l’encouragement à la résistance que le peuple algérien peut puiser dans sa littérature, dans sa science, dans sa philosophie et dans son art. Il fallait priver «la pensée algérienne» moderniste de ses «hommes et de ses moyens d’expression !» Tahar Djaout avait «tout compris». Dès janvier 1993, il avait écrit :
 
Vous l’avez hissé noir sur l’arc et sur la tour
Votre pavillon de pirates du vieux monde
Vos mains dans notre ciel égorgeaient nos colombes
Vos doigts ensanglantés s’égouttaient sur nos jours. (2)
En avril 1993, il redouble de courage et écrit encore :
 
Les crânes éclataient en douces chairs de fleur
Qui mourrait au matin pour renaître en sourdine,
Chanson des fusillés à l’assaut de la peur (…).
Le poète, romancier et journaliste qu’était Tahar Djaout représentait pour les assassins du GIA, bien avant le 26 mai 1993, «l’homme à abattre» ! Il fallait, pour ces obscurantistes venus d’on ne sait, où tuer le symbole de «la famille qui avance !»

D’un rare courage, d’un patriotisme presque inégalable, Tahar Djaout avait écrit (3), juste quinze jours avant son assassinat, «dis et meurs» et il s’en était allé comme Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi !

1993-2013 : Tahar Djaout,le poète qu’on assassine

Le plus grand poète arabe contemporain, le Syrien Adonis, rend hommage ici à Tahar Djaout.
Ce texte inédit figure dans l’ouvrage Présence de Tahar Djaout, aux éditions [barzakh] disponible
dans les librarires à partir de samedi.
Près de toi, pour ne pas te perdre
(lettre à Tahar Djaout)
Ô ami poète,
 
Nous continuons à vivre dans ce même monde
qui t’a tué.
 
La nuit, nous recourons aux larmes. Le jour,
nous regardons les morts.
 
Hier, la lune n’a pas désiré nous regarder, alors
nous avons revêtu un manteau de brume. Elle
apparaîtra près de toi, pour ne pas nous perdre.
La mort, dragon fendant son chemin dans la
forêt des
livres sacrés.
 
Que dire à ceux qui résident dans ces livres ?
Les croyances continuent de s’entasser dans les
crânes, tels des objets, et les imams sont des
gardiens rigoureux.
 
Les compagnons et les adeptes continuent à
exprimer leurs opinions et leurs idées, avec des
mots qui ne sont que clous et shrapnels
 
Notre monde arabe et musulman continue à
être et bourreau et victimee t entre eux,
l’Occident, l’ami de l’un et de l’autre
C’est ainsi que l’Occident semble une fenêtre
noire de
 
notre Orient, et c’est ainsi que notre Orient
semble une place de sang
Une tête de coq, voilà ce monde auquel nous
appartenons.
 
Un coq qui ne se voit pas autrement
qu’égorgeur ou égorgé, et les autres ne le
voient que table ou festin.
 
Un coq qui mange et
boit à travers des trous percés dans les murs du
ciel. Un coq : la terre dans son cri, un nid, et le
ciel, une poule rouge.
 
Ô ami poète,
 
Nous avons essayé, dans toutes les directions,
femmes en conversation avec le heurt caché
sous leurs pieds.
 
 Hommes asseyant les morts
sur leurs épaules. Epaules accumulant leur
poids sur nos épaules.
 
Oui, le ciel continue d’empêcher les
constructions terrestres.
 
Nous demeurerons près de toi. Nous
continuerons à nous libérer de nos chaînes.
Célestes et terrestres.
 
Et nous continuerons de répéter :
Toute prophétie est crépuscule.
Et l’homme, aube perpétuelle.
 
Adonis
Paris,
juillet 2012
Traduit de l’arabe par Amin Khan
 
Djilali Khellas

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