Comment reconquérir le public du théâtre ? Cette question était au centre des débats d’une table ronde sur le 4e art organisée récemment par le théâtre régional Kateb Yacine de Tizi Ouzou.
Elle a été animée par trois spécialistes du domaine : Saïd Hilmi, Nourredine Aït Slimane et Hachemi Aït Aïssi. «Quelque 2000 troupes théâtrales activaient au lendemain de l’indépendance à travers le territoire national. Chaque quartier, association et institut avait la sienne. Le théâtre faisait partie des mœurs de la culture algérienne. Des festivals comme celui de Mostaganem drainaient les grandes foules. Il était difficile d’avoir une place pour assister à Babor Ghrak de Slimane Benaïssa. Nous étions obligés d’attendre la 2e ou 3e représentation. Aujourd’hui, tout ce beau public a déserté les lieux.
De nombreuses pièces sont jouées dans des salles quasiment vides. Il y a eu une cassure dans la tradition culturelle de l’Algérien après la décennie noire», constate Hachemi Aït Aïssi. «Le théâtre est l’outil d’éducation le plus performant. La dramaturgie existe, il suffit d’un déclic pour reprendre de plus belle comme avant», a-t-il ajouté. Pour Nourredine Aït Slimane, tout n’est pas perdu. «Le public existe encore dans les zones rurales. Pendant les soirées du Ramadhan, hommes, femmes et enfants se bousculaient devant la scène pour suivre les spectacles programmés en plein air dans les villages de la wilaya de Tizi Ouzou.
Ils écoutaient attentivement, suivaient le jeu des comédiens ; donc le public existe. Il suffit d’aller à sa rencontre en dehors des centres urbains. Il faut dire aussi que le public théâtral s’est retiré durant les années de terrorisme et d’émeutes qu’a vécues la Kabylie. Nous devons bien prendre en considération ce black-out. Même la télévision ne joue pas son rôle pour qu’on fasse aimer le théâtre au public.» Le conférencier a pointé du doigt d’autres facteurs ayant contribué, selon lui, à la désertion des salles de théâtre. «L’amateurisme a fait beaucoup de mal. L’adaptation théâtrale est catastrophique. Il ne suffit pas de faire porter une robe kabyle à une femme et le burnous à un homme pour monter une pièce. La médiocrité use le public.
Pour qu’il apprécie, il doit se retrouver dans l’œuvre théâtrale qu’on lui présente, aimer le jeu des comédiens, qu’on lui fasse oublier ses soucis. Le public se sent sous-estimé quand on lui propose tout et n’importe quoi.» D’autre part, Nourredine Aït Slimane a relevé le peu d’intérêt accordé au théâtre dans les établissements scolaires et à l’université. «Nous devons nous rapprocher de là où il y a un public. Pourquoi ne pas lancer des concours inter-écoles et encourager la pratique théâtrale dans les campus ?
Des salles existent pour l’organisation de ce genre d’activités, mais ce sont toujours les DJ qui animent les programmes. Nous devons œuvrer pour la fidélisation du public. La dramaturgie doit être enseignée à l’école où seul le conte est dispensé.» Dans son intervention, Saïd Hilmi a déploré le peu d’intérêt accordé à la chose culturelle dans notre pays. «Seulement quinze personnes étaient présentes dans une salle de spectacles pour assister à un projet artistique ayant coûté 300 millions de centimes.
C’est à nous d’aller à la rencontre du public. Pour ma part, je suis prêt à effectuer une tournée dans les villages si la direction de la culture me programme.» Saïd Hilmi a témoigné, par ailleurs, de la solitude et du dénuement de l’artiste algérien en citant le cas de l’acteur et chanteur Mustapha El Anka (1926-1993), fils du précurseur et maître de la chanson chaâbie algérienne. «Mustapha El Anka a vendu son… chien pour vivre ! L’acheteur, un ami de la région d’Aghribs, m’avait alors confié : ‘‘Je pensais que Mustapha El Anka voulait s’en débarrasser. Je n’avais jamais imaginé qu’il était dans le besoin au point de vendre son chien’’.»
