Le 07 avril 1987, Ali Mécili avocat au barreau de Paris, figure charismatique de l’opposition démocratique au pouvoir algérien, était abattu froidement devant son domicile parisien. La suite des évènements, tient vraiment du mauvais polar. Deux mois plus tard, la police française arrêtait l’assassin présumé. C’était un petit truand d’origine algérienne, lié au milieu par de menus trafics. Il est réexpédié dare-dare et dans une grande discrétion vers Alger. Le rideau tombe. Silence radio. Ce silence complice, Aït-Ahmed ne le tolère pas.
Chef historique du FLN, fondateur en 1963 avec Ali Mécili du Front des forces socialistes (FFS), opposant convaincu depuis cette date et celle de son exil, en 1965 aux dérives du pouvoir algérien, il n’a cessé jusqu’à son mort, de clamer son combat pour la démocratie. Dans cet ouvrage, « il a choisi de dire toute la vérité sur la mort d’un ami et d’un compagnon de lutte. Cette vérité, est dérangeante à plus d’un titre puisqu’elle met au cœur du débat l’utilisation de la violence et les liquidations physiques dans le débat d’idée, des deux côtés de la Méditerranée.
Le livre « désigne sans détour les commanditaires du crime du côté algérien et le gouvernement français qui a fait le choix d’étouffer l’affaire pour ne pas mécontenter le pouvoir algérien ». L’ouvrage met en évidence et avec le souci du détail, les raisons politiques qui ont abouti à l’élimination d’Ali Mécili. Il y est également question pour la première fois, « des circonstances du crime et la manière dont le tueur a été recruté et de l’attitude scandaleuse de la police et de la justice française ». Le crime a un caractère politique prononcé : « Hocine Aït-Ahmed retrace avec émotion et retenue la vie de Mécili, son engagement dans les services de renseignement algérien, pour servir la guerre d’indépendance. Il décrit ensuite, avec moult détails, « son combat d’avocat aux service de tous les déracinés et de toutes les causes justes ». Ce récit, est passionnant à plus d’un titre et « il est nourri de nombreuses révélations ». Il montre la puissance occulte des services algériens et leur souci de contrôler les sources du pouvoir, depuis la guerre de libération nationale ». Ali Mécili, d’une certaine manière, va payer de sa vie « son choix pour la démocratie ». C’est l’enjeu de toutes les batailles et le débat qui va focaliser toutes les luttes à l’intérieur du mouvement national et plus tard au sein du pouvoir algérien. Mais l’apport de l’ouvrage d’Aït-Ahmed, va au-delà. Il met en exergue, la complicité traditionnelle entre les deux raisons d’Etat qui, au-delà de tous les discours respectueux « des droits des gens et des intérêts des peuples », sacrifie sur l’autel des intérêts bien compris de l’ancienne puissance coloniale, le droit à la dignité du peuple algérien.
Analysant, «cette vieille complicité de deux raisons d’Etat, l’auteur montre la voix, pour une démocratisation réelle et effective des traditions politiques en Algérie ». Il met en évidence lors de l’élimination de Mécili, « le contraste entre l’attitude de la presse et celle de la classe politique française ». Il parle alors d’un « assourdissant silence de la classe politique ». Aucun responsable politique, « qu’il soit de droite ou de gauche, ne fait parvenir le moindre mot de sympathie ou de réconfort à Annie Mécili. Une loi du silence révélatrice : pourquoi immédiatement une telle chape de plomb, sinon parce qu’on connait déjà les commanditaires de l’exécution et qu’il faut à tout prix éviter de froisser leur susceptibilité ».
A l’exception d’Alain Krivine, de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), aucune personnalité ou syndicale importante n’assiste en tout cas aux obsèques d’Ali Mécili, le 14 avril au Père-Lachaise. Ni la ligue des droits de l’homme, ni le Conseil de l’ordre des avocats, qui perd l’un des siens, n’y délèguent un représentant officiel». Un hommage est pourtant rendu à la personnalité plurielle d’Ali Mécili « par de vieux kabyles, des porteurs de valises, d’anciens avocats français du FLN, par des militants benbellistes dont l’avocat Ali Mécili, avait empêché l’expulsion en octobre 1986, des représentant de toute l’opposition algérienne. Ils étaient tous là, au milieu des drapeaux algériens, rendant hommage de leur présence au pluralisme de Mécili et partout, autour de la tombe, des visages ravagés, comme si ce dernier n’avait pas inspiré des relations banales mais de solides amitiés ».
La rapidité et la virulence des démentis venus d’Alger, dit l’auteur « n’encourage pas les autorités françaises à faire du zèle, à supposer qu’elles en aient jamais eu l’intention ». Dès le 8 avril, «l’agence officielle APS, met en cause, dans une dépêche sur la mort d’un avocat français et pointe les milieux hostiles à l’égard de l’Algérie ». Au préalable, elle affirme « Alger a toujours condamné jusqu’au plus haut niveau des actes de cette nature ».
Deux jours après, le ministre de l’information Bachir Rouis, déclare sur Radio Monte-Carlo : «L’Algérie, n’a absolument rien à voir avec cet assassinat et n’a jamais recouru à de pareils procédés». La presse algérienne elle, se fait l’écho de « l’indignation et du mépris avec lesquels les milieux politiques d’Alger ont accueillis les accusations d’Aït-Ahmed qui ne manque aucune occasion pour ternir l’image de l’Algérie et de son président Chadli Benjedid ! ». Abdelhamid Mehri, alors ambassadeur d’Algérie en France, « préférera se projeter dans l’avenir : «Je ne crois pas que cette affaire, aura des conséquences sur les rapports entre Paris et Alger. Les responsables de part et d’autre sont assez clairvoyants pour situer les relations entre les deux pays, à un niveau supérieur ».
Il avait esquivé auparavant « la question de savoir si les exécutions de Khider et de Krim Belkacem, ne constituaient pas des précédents permettant de soupçonner Alger, concédant seulement qu’une querelle de légitimité, qu’une certaine opposition prolonge au-delà du raisonnable, a conduit à des errements ».
Des anathèmes sont jetés, pour brouiller les cartes et «jeter le doute sur la personnalité de la victime et sur les mobiles du meurtre : « crime crapuleux, vengeance personnelle, règlement de comptes entre diverses tendance de l’opposition, tout y passe, sans oublier l’Iran, Israël et même…Ahmed Ben Bella ! ». Pour sa femme Annie Mécili, « c’est un homme qui a lutté pour ses idées jusqu’au bout et qui l’a payé de sa vie ». Pour Aït-Ahmed, « pour l’homme politique qu’il était, ses occupations étaient toutes liées à l’Algérie et aux problèmes de défense des droits de l’homme.
Dirigeant du Front des forces socialistes que nous avons créé en 1963 en Algérie et rédacteur en chef du mensuel Libre Algérie, il participe à toutes les initiatives contre la répression au Maghreb et dans le monde arabe ». Après la disparition d’Ali Mécili, le silence et une chape de plomb vont tomber sur le déroulement de l’enquête. Le comité Mécili, créé à l’initiative de personnalités françaises, Yves Deschezelles, Solange Barberousse, René Galissot et soutenu par des membres de l’opposition algérienne, dénonce le mutisme auquel se cramponne la classe politique. Il multiplie les appels et les démarches pour empêcher que l’affaire ne soit enterrée à tout jamais ». Et c’est le coup de tonnerre de l’hebdomadaire Le Point le 28 septembre 1987, le journaliste Jean-Marie Pontaut révèle «un proxénète algérien arrêté le 10 juin par la brigade criminelle, Abdelmalek Amellou est chargé par les services algériens d’abattre Ali Mécili, moyennant un contrat de 800 000 francs a été réexpédié à Alger, dès la fin de sa garde à vue quatre jours plus tard ! ».
L’hebdomadaire révèle, moult détails. Pour Aït-Ahmed, «c’est une véritable bombe que publie l’hebdomadaire Le Point ». Le journaliste déclare que « c’est un renseignement confidentiel et anonyme qui a amené les inspecteurs de la criminelle à s’intéresser à ce petit truand ». Les raisons pour lesquelles Robert Pandraud, a expulsé Amellou ? « Il fallait se débarrasser d’un personnage encombrant et éviter du même coup une crise majeure avec l’Algérie ».7
L’assassinat d’Ali Mécili à Paris et « les soupçons qui l’entourent tombent particulièrement mal car l’Algérie est le seul pays arabe à entretenir des rapports avec tous les pays du Moyen- Orient, y compris l’Iran. Elle sert d’intermédiaire très actif et on apprécie à Paris son efficacité dans les tractations sur les otages français au Liban ». Pourquoi, l’avocat a-t-il été abattu ?
Le Point, propose un scénario qui tient bien la route et qui est révélé dans l’ouvrage d’Aït-Ahmed. Il rapporte que « homme d’ouverture et de contacts secrets, Mécili prêchait la réconciliation avec le nouveau pouvoir moins autoritaire de Chadli Benjedid. Porte-parole discret de l’opposition politique algérienne, il était l’artisan du rapprochement entre diverses tendances. Une politique qui ne plaisait pas à une fraction dure encore puissante en Algérie ».
Mireille Duteil, envoyée spéciale de l’hebdomadaire à Alger, affine le scénario. « L’avocat est connu de tous. Il est l’homme des liaisons entre l’opposition et « l’Algérie officielle ». Les services algériens, auraient vu d’un mauvais œil « le rapprochement entre les deux leaders de l’opposition, Ahmed Ben Bella et Hocine Aït-Ahmed.
Mais, « comment les services algériens auraient-ils pu prendre la décision de supprimer l’homme qui était leur contact avec l’opposition ? » aurait déclaré un haut responsable algérien, cité par le point et qui concède néanmoins qu’ « il peut toujours y avoir des brebis galeuses » et remet en cause la thèse d’une élimination délibérée.
Cette démarche affirme l’auteur « marque un changement de ton après la violence des premiers démentis, et une amorce de réhabilitation politique d’Ali Mécili ». Pour lui, « certains à Alger, comprenaient déjà la nécessité de laisser entendre que ce meurtre constitue un dérapage, mais que la volonté d’ouverture de Chadli demeure ». La description détaillée du scénario mis en place, ne laisse planer aucun doute.
La source du magazine Le Point, est intarissable sur le détail de l’opération. La description des commanditaires est de ce point de vue, hallucinante. Tous les éléments du scénario, « seront recoupés par Le Canard enchaîné dans ce milieu de petits truands, avant la publication du Point ».
Une chose est sûre conclut l’hebdomadaire en citant ses informateurs : «Le mystérieux personnage qu’est le commandant Kader, dispose de pas mal d’argent et il veut faire abattre Ali Mécili ». L’information parvenue à la brigade des stupéfiants est, « quoi qu’il en soit fondamentale. La brigade criminelle qui ne cache pas la fiabilité des tuyaux fournis par son informateur, sait tenir là la bonne piste et croit fermement qu’Amellou est l’assassin».
Une partie de l’ouvrage, évoque «Le long combat d’Ali Mécili pour la démocratie ou les raisons d’un assassinat ». « La légende créée autour de Mécili a la vie dure : il fut nous assure-t-on, un membre important des services de renseignement algériens ». L’auteur s’interroge « Farouche ennemi, puis victime du despotisme politique, Ali va-t-il subir le despotisme d’une légende ? ».
En effet, « Tout commence pour Ali, par un refus de l’embrigadement. Comme tous les français à part entière ou pas, il a vingt ans quand il est appelé à faire son service militaire en 1960, année où il prépare sa deuxième partie du baccalauréat.
Ali, dit André « est convoqué par l’administration française pour faire ses classes mais « militant depuis longtemps au sein du FLN où j’assumais des tâches de liaison et d’hébergement, j’étais en quelque sorte déjà sous les drapeaux », dira-t-il plus tard, « mon problème, puisque j’allais devenir insoumis au regard de la loi coloniale et ne pouvais plus vivre normalement, était de savoir s’il fallait rejoindre l’ALN en Wilaya IV ou rallier les combattants de l’extérieur ».
Mécili, « optera pour l’extérieur, sous la pression conjuguée de tous les siens, c’est-à-dire aussi des militants du FLN et de l’ALN, qui avaient à cœur de le soustraire, lui, l’artiste si fragile, si imprudent, aux conditions impitoyables de la lutte sur le territoire algérien ». Ali Mécili, rejoint la banlieue de Tunis. Il dira « ce sera très dur pour moi. Les bourses d’études ont été supprimées. Il me semble que c’est un très mauvais cauchemar dont je ne pourrai jamais me sortir. Les conditions de vie sont très dures. Il se peut que je sois envoyé à Tripoli, en Libye ».
C’est là « qu’est installé le principal centre du MALG, le ministère de l’Armement, des Liaisons et des Communications du GPRA ». Il avait « rêvé d’un autre accueil, de liberté et d’une chaude camaraderie ». Une fois dans le bain « après son transfert à Tripoli, Mécili comprendra le pourquoi du MALG et celui de sa sélection ». C’était « la seule institution disposant de programme et de moyens de recrutement ».
Pour mieux se défendre contre le découragement et « face à l’attitude de certains chefs dont l’autoritarisme augure mal de l’avenir de la révolution, Ali se réfugie dans la lecture des grands penseurs et apprend beaucoup de choses et notamment qu’on n’accède à la liberté que par la révolte ». Mais face à l’appareil et à la puissance des chefs, il a su dit Aït-Ahmed préserver ce qu’il y avait d’humain en lui.
Son expérience « dans le renseignement deviendra pour lui un sujet tabou ». Il s’arrachera à ce passé douloureux, pour « essayer de trouver un sens à sa vie personnelle, avec l’intime conviction que le peuple algérien ne se laissera pas mettre la camisole policière ». Pour Aït-Ahmed, « On ne peut qu’être démocrate après avoir vécu cela… et à condition d’en sortir ». Cette phrase pourrait être « un bon résumé de l’engagement démocratique d’Ali », dira-t-il.
NOTES DE LECTURE. L’affaire Mécili. Hocine Aï-Ahmed – Editions : La Découverte, Paris. 1989 Pour le Maghreb : Editions BOUCHENE, Alger 1991. 270 pages.
Par Benyassari ( Source libreAlgerie)
